La première fois que je l’ai rencontrée, c’était le jour de son enterrement. J’avais à peu près rien à foutre là, parmi tous ces gens inertes, c’était Greuk qui m’avait fait passer (les flics ça palpe sur les décès), parce que c’était plus simple pour après, y avait ce damné concert c’est p-ppour ça j’avais pris un peu, mais parti comme là, le plan avait dédalé à l’entrée, le genre qu’on s’embarque à peine, il est trop tard, on arrive, c’est déjà ailleurs. Alors j’étais là.
Ils bougeaient tellement peu, ces griseux de la famille qu’ils me filaient l’impression de se déplacer en glissant. Ces faces cireuses qu’ils allongeaient, exactement comme à la poste. Ils étaient tous en train de crever d’ennui, mortifiés de l’intensité de leur agonie sans douleur.
- Amène-toi, je vais te présenter.
- Euh, t-t-t’es sûr ?
- Lucien Hormois, voilà Amokryte, un ami… Amokryte, Lucien Hormois, le père de M.
- B-bb-bonjour, et con- et condo-doléances.
- Oui-oui, merci. Bon, nous allons commencer l‘incinération, vous êtes prêts ?
- Une incici, une incici…
- Vous avez compris.
- Je vais aller voir le corps une dernière fois, tu viens Amok’.
- nération ? … oui.
- Ne tardez pas, je crois qu’il y en a d’autres qui attendent.
J’ai suivi mon guide. Il m’apprit que M s’était suicidée en plongeant d’une tour. Il la connaissait pas trop mais il l’admirait un peu, tout ce qu’on lui reprochait : vagabondage, brigandage, contrefaçon, des histoires pas possibles, elle avait l’âme barbelée, même allongée dans sa cellule, elle laissait pas tranquille, une fille tellement dégoupillée qu’il avait fallu qu’elle se jète. Les thanatopracteurs l’avaient rembouillée. Ressemblante, il disait, mais ils lui avaient tiré ce grimaçant sourire serein, ça là, un visage qu’il lui avait jamais connu. Je l’ai regardée.
Courant avec les pieds dans les mains et les mains sur la tête, c-c-courant, putain mais si vite, mais qu-ququ’est-ce qu’il m’arrive ?, passant la rue de S***, jusqu’à s’enfoncer au fond de cette ruelle démolie avec d’anciens box effondrés qui font cavernes de gravats, allant très près vers le bord de l’eau, j-jj-je la dépose doucement. Elle est si légère. Je l’observe en reprenant mon souffle. Je lui caresse le visage. Pourquoi, je me demande, m-mais-les mais-les gestes viennent d’eux-mêmes. Je la serre contre moi. Réveille-toi, rév-réveille-toi. Le cœur battant mais ce n’est plus la fatigue. La berçant doucement… je sais, tu es ttombée… mais j’ai une amie qui est ttombée aussi… sur les pieds… eh b-bien, juste elle a des béquilles… toi t’es ttombée sur la tête… mais c’est pas g-gg-grave… on te fera une béquille pour la tête… p-parce que si tu te réveilles ppas… moi il me faudra une béquille pour le c- pour le c- le cœur, et ça , ça existe pas…
Elle ne bouge pas. Elle ne bouge pas. Je cherche, mais rien, je cherche, j’en perds la raison.
Je trouve, rien ne m’empêche de penser que si moi je ferme les yeux, elle, elle les ouvre.
Je sors mon couteau.
Clos, maintenant.
La serrant plus fort. Tu vois, on est bien tous les deux… on a juste besoin de rien… et tu sais… je te demande pas plus, seulement d’être toi, d’être toi toute entière… si on y regarde, c’est tout simple, il suffit de se laisser aller, comme ça oui, tu vois, c’est possible ; tu vois bien, tu vois.
Greuk m’a dit qu’on les avait jamais retrouvé.