passerelles migratoires

Apparition

Dans tous les reflets, je vois un autre qui m’observe comme si j’étais lui.
Dans ses yeux, je lis toujours ce même secret qui m’échappe. Et plus il me regarde, moins je me comprends, qu’il soit de verre ou de métal, il est toujours de glace. Et toujours je finis par baisser les yeux, retrouvant ce corps, étranger comme lui et lointain comme moi qui suis son hôte comme lui qui suit son autre. L’autre qui s’ignore et qui se prend pour moi
laissant toujours lorsqu’il disparaît l’empreinte de mon vide dans la vitre aveuglée.

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Mardi 29 novembre 2005

fracture égonirique

Je me relève de ma chute. Je suis dans une caverne. Vaste, lumineuse, rouge, luisante, le sol est doux, une odeur entêtante. J’avance. Bientôt s’approche un homme, grand, élégant. Il boite. Il m’accueille avec un sourire, sa présence m’est immédiatement sympathique et angoissante. Je le suis. Après quelques pas, je ressens que la caverne est chaude. Il bavarde de manière charmante puis sans changer de ton ni de manière il m’explique que je ne suis pas arrivé ici par hasard. Je suis là parce qu’il l’a voulu et parce que je l’ai voulu. Je peux, m’assure-t-il, demeurer tout le temps nécessaire à prendre ma décision, il n’y a pas de quoi s’étonner, je vais bientôt tout comprendre. Le fond de la caverne n’est pas fermé par un mur, le fond de la caverne est immense, le fond de la caverne est sans limite ; toutes les richesses du monde s’y trouvent, elles me seront toutes acquises pour peu que j’y consente. Son sourire est rayonnant. Songez-y sérieusement, les ouvrages les plus rares, les œuvres disparues n’attendent que de s’offrir à mon regard dans un langage que je comprendrais, les mets les plus fins, les drogues les plus violentes sans que jamais le risque de la mort ne puisse seulement me frôler, les amantes les plus désirables, les lointains les plus grandioses… tout cela pendant neuf années !
Et ensuite ? Vous reprendrez simplement votre vie à l’instant où vous l’avez quittée, plus vieux de neuf ans, il est vrai mais qui d’autre que vous le saura ? … songez-y, c’est un présent sans équivalent, un présent qui transformera toute votre vie… songez-y mais ne me répondez pas encore, car je veux vous aider à faire votre choix et pour cela, laissez-moi vous présenter quelqu’un.
J’attends partagé entre l’inquiétude et l’excitation lorsque apparaît face à moi, moi-même, de neuf ans plus vieux. Comment pouvais-je mieux vous disposer, me confie l’homme claudiquant non sans quelque malice, je vous laisse deviser avec vous-même, vous me donnerez votre réponse ensuite.
Alors, stupéfait, je me salue, je m’envisage, je m’interroge longuement sur la valeur de ces années. Je m’entends répondre avec une chaleureuse sincérité, tous les délices fréquentés au cours de ce temps. Je me juge avec surprise revenu de cette folle expérience non pas arrogant, cuistre ou vaniteux mais simple, amical et profond. Et surtout je m’étonne de ne pas me trouver persuasif, je ne fais aucune tentative pour m’influencer, je me laisse librement m’imaginer les choses par moi-même…
L’homme revient enfin, avec une canne. D’un regard patient, il attend ma décision, tout comme moi-mon-aîné.
Je me sens perplexe.
Je lève la tête, je m’entends répondre quelque chose que je ne comprends pas parce que je me réveille.

L’un de nous est resté dans la caverne et je ne sais lequel.
Mon métro arrive, je monte. Le tunnel s’ouvre devant, on dirait qu’il n’a pas de fin.

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Mardi 3 janvier 2006

matin pluvieux

C’est comme un manoir, de nuit, qui aurait su marier chacune de ses pièces à la forêt qui l’entoure. Je ne sais plus à qui il appartient, à quelqu’un de la famille, j’imagine, puisque nous sommes en famille. Et voilà que l’on m’annonce l’arrivée de Lore.
N’est-ce pas étrange ? Cela fait si longtemps que je n’ai pas rêvé d’elle. N’est-ce pas étrange, rêver d’une personne qui n’existe pas, mais en rêver assez pour penser la connaître, pour en avoir de violents souvenirs ? Lore, cousine lointaine qui me fut un si bel amour, avec qui, jeune, j’entreprenais les plus folles escapades pour fuir son père tyrannique. Afin de lui échapper nous cherchions à nous perdre dans tous les coins de monde, horizons masqués où nous pouvions nous retrouver et poser toute entière sur le corps de l’autre la caresse de son corps. Nous ourdissions longuement une évasion dernière qui serait liberté, vertige, infinie dilection. Une évasion qui échoua d’une manière atroce dont j’ai perdu la mémoire par force traumatique. Lore handicapée à vie, à elle la douleur, à moi la culpabilité.
Elle arrive toute étendue sur un long fauteuil rouge. Aux yeux de tous, nous partageons encore une calme sympathie. Je lui parle d’un texte moyen que j’ai inscrit sur Internet dont l’héroïne se nomme Malaurie. J’avais choisi ce prénom que j’apprécie peu parce qu’il contenait « ma », « mal », et « or ». A présent je crois qu’il signifiait aussi : « ma Lore rit », expression vive du bonheurs perdu.
Lore m’écoute, distante, et puis elle se lève. Je pensais la chose impossible, sa démarche est difficile mais elle marche. Je me rapproche pris d’un indicible espoir. Elle se tourne vers moi, je comprends qu’elle m’aime encore, je comprends qu’elle me hait toujours. Son corps est rivé aux articulations de pièces d’acier apparentes, anguleuses qui la tiennent, qui la mécanisent.
Elle me regarde, étrangère à moi, à elle-même, je ressens comme son corps ne lui appartient plus. Elle se moque de mes associations, qu’a-t-elle à faire de ce que je vis dans cet autre monde, le réel, qui n’est bon qu’à exciter les mauvais psy ? Je ne sais quoi lui répondre. Elle me congédie avec je crois, à peine visible, une tristesse résignée, parce qu’elle sait que je vais la quitter, inévitablement, je vais me réveiller. De nouveau elle sera seule enfermée dans cet autre monde qu’est son corps, enfermée dans cet autre monde qu’est la rêve.

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Mardi 17 janvier 2006

rêverie

Le printemps de cette année 2006 à peine éclos de l’hiver étendait déjà partout les douceurs lumineuses d’un soleil chaleureux. Comme à l’accoutumée dans ce pays de France qu’on dit charmant, mes concitoyens ranimaient leurs verves protestataires et Paris se faisait le près de manifestations en tout genre où l’excellence des croyances démocratiques s’exprimaient partout dans l’exaltation de faux problèmes.
L’effet le plus réussi de toute cette animation se tenait pour moi dans la migration policière qu’entraînaient ces défilés, dont je me demandais toujours s’ils ne servaient de prétextes occultes à la répétition collective de scènes tout aussi primitives que mythologiques, tant je trouvais dans leur déroulement de ressemblances avec ce qu’il advient des troupeaux d’antilopes surveillés par les fauves ; car dans les quartiers que j’aimais à fréquenter on goûtait soudainement un calme délicieux et les gens, moins pressés de se croire en danger, pour la raison que l’on ne voyait plus des inconnus armés et costumés rôder partout, se laissaient aller au plaisir de sourire, de baguenauder, de se vivre simplement sous le jour hospitalier.
Faire le crochet par le parc de l’Escabelle dans ces moments-là m’était devenu une habitude (c’est situé sur la colline qui fait face à Montmartre), aussi je bifurquais par la rue de S*** et ne fus pas mécontent de ma surprise une nouvelle fois.
Parvenant dans le dos du parc qui s’allongeait telle une femme indolente abandonnée aux plaisirs soyeux de ses vernales exhalaisons, je découvrais après quelques distances un homme entre deux arbres gesticulant des hanches avec une passion enfiévrée le bras gauche levé comme s’il tenait d’invisibles rênes, la main droite giflant la croupe d’une invisible créature avec une expression ahurie et lubrique. Plus loin c’en était deux à côté des lilas, qui se remuaient en file et en rythme déployant comme de longues caresses sur un corps imaginaire qui se trouvait entre eux, lequel semblait bouger aussi apportant à chaque fois un bonheur ineffable à celui dont il se rapprochait. Descendant les petites marches, l’on voyait après à l’ombre d’un buisson de roses deux femmes allongée ou à quatre pattes qui s’adonnaient séparées l’une de l’autre à toutes sortes de gestes et de déhanchements dont il paraissait que leurs visages étaient à la fois l’origine et la destination comme tout ce qui provenait du visage de l’une se voyait sur le visage de l’autre, je vous assure qu’elles faisaient un drôle de numéro.
Tout émerveillé par la gentillesse de ces spectacles, j’arrivais dans le bas du parc où se trouvait l’entrée principale et j’assistais là à l’apothéose de cette journée : sur le gazon autour de la fontaine une trentaine de personnes s’agitaient en tous sens dans les postures les plus variées offrant à tous et à chacun la joie d’un mime particulier dont l’outrance était la perfection. Je croyais les entendre.
Je m’approchai d’une femme accroupie au-dessus du visage d’un homme qu’on aurait cru dire « ah glouglou, donne -moi du pipi pour la vie ». Je dis « mademoiselle, quel est ce jeu ?, je veux en être ! », « Monsieur, c’est du Air Fuck, faites tout ce que vous voulez et amusez-vous bien »

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Mercredi 1 mars 2006

mythématique nocturne

Trop tard, le prophète est mort. Il n’y a plus que le bain de son sang. Quelle idée aussi d’aller nager dans les courants extérieurs, c’est infesté de squalligators, on n’a rien pu faire pour le sauver. Il devait bien être un peu fou pour oser une telle sortie. On s’en retourne à l’intérieur dans la forêt d’îles. En chemin, je remarque comme les militaires sont paisibles, j’en tire la désagréable impression qu’une mission vient d’être accomplie. C’était un meurtre.
De nouveau dans le complexe, je reprends mon travail entouré de soldats. Même s’ils sont incapables de comprendre mon activité, ils surveillent. Les scientifiques présents dans le laboratoire s’échinent à la conception d’une arme. Un engin effroyable, j’en ai parlé à mots couvert avec Antal, le directeur d’étude (un hongrois bonhomme que tout le monde appelle Anti ici). Il considère qu’il vaut mieux participer au projet plutôt que s’en tenir éloigner par conviction morale. J’ai compris qu’en élaborant ses formules, il espère dégager une faille dont il pourra faire profiter le monde : l’arme sera mise a point, c’est inéluctable, fermer les yeux est une folie, tout ce qu’il nous reste c’est tenter d’anticiper une parade. Ça demande de tolérer quelques sacrifices. Il me garantit que tout peut être calculé à l’avance, mais je ne lui fait pas trop confiance. Il s’en cache mais il n’est pas insensible au mercantilisme et la gloire. Plus grave, j’ai la conviction que les militaires connaissent son ambition ; il va échouer. En attendant les expérimentations se poursuivent et les scientifiques de toute nationalité se relaient. Quotidiennement on retire du laboratoire des hommes amputés, carbonisés, vitrifiés.
Mon travail n’est pas si dangereux et ma position morale pas meilleure. Je crois que je suis prisonnier, comment aurais-je obtenu ce poste autrement ?, mais je m’adonne à ma discipline avec passion. Ma seule défense est que je suis l’unique spécialiste de mon domaine, je peux bien leur raconter ce que je veux. Je suis chargé de la vérification crypto-sémantique des formules. Il a été mis en évidence que les langages logiques comportaient des symboliques occultes qui s’appliquaient de manière imprévisibles et détournées. Les scientifiques parlent d’effet pervers.
Après des mois de déchiffrage qui n’ont fait apparaître que les habituelles bribes de synopsis, mal rédigés, confus, inachevés, qui évoquent des séries de fantasmes somnolents, je distingue soudainement l’existence d’une narration en images qui se déploie selon un certain angle.
C’est l’histoire d’un couple à bord d’un galion. Ils semblent à la fois roi, reine, pirates et renégats. Leur légende est une histoire d’amour trahi. Le navire ne voyage que la nuit à la lueur d’une lanterne placée en proue. Le roi essaye désespérément d’obtenir quelque chose de son épouse, un pardon, une faveur, un service… elle refuse. Ils deviennent l’un et l’autre de plus en plus mauvais. Au cours d’une ultime altercation, la reine par vengeance, lassitude ou volonté d’évasion s’empoisonne à la ciguë. L’image du resserrement de sa poitrine sous la douleur est très vive. Elle meure et devient le reine verte. Le roi fait porter son corps au milieu d’une île sableuse qui est aussitôt frappée d’une malédiction. Il poursuit seul son voyage en mer vers nulle part.
Bien plus tard, des aventuriers gagnent l’île dont un héros déchu que l’on nomme Edouard, mais c’est peut-être aussi le nom du roi et à la réflexion, il est possible qu’il faille plutôt lire Aide-war. L’île est une jungle hostile. Ils cherchent la sépulture royale, mais on ignore s’ils quêtent le salut de la reine qu’un long mythe a consacrée amante sacrifiée, ou s’ils espèrent le trésor que le roi a du abandonner pour apaiser les dieux infernaux de ce crime.
A ce moment, je prends conscience que ce poste, je l’ai vraisemblablement usurpé ; je ne vois pas d’autre explication au malaise qui m’envahit face à ce récit. Je peux le disqualifier ou l’approuver. Je peux le modifier. Il m’apparaît que je peux sauver la reine ou considérer que le salut se terre au fond de son tombeau. La reine est-elle l’arme ou la vie ?, je ne parviens à le déterminer. Aide-war est-il la faille prévue par Antal ou est-ce moi ? Un militaire attend ma réponse. J’hésite… j’inscris : « Edouard dîne, Anti gone régulier, la reine II vit »
Le soldat me sourit : « le conte est bon ? ».
Je suis sûr d’avoir fait une erreur.

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Lundi 13 mars 2006

Orphée aux amphètes

La première fois que je l’ai rencontrée, c’était le jour de son enterrement. J’avais à peu près rien à foutre là, parmi tous ces gens inertes, c’était Greuk qui m’avait fait passer (les flics ça palpe sur les décès), parce que c’était plus simple pour après, y avait ce damné concert c’est p-ppour ça j’avais pris un peu, mais parti comme là, le plan avait dédalé à l’entrée, le genre qu’on s’embarque à peine, il est trop tard, on arrive, c’est déjà ailleurs. Alors j’étais là.

Ils bougeaient tellement peu, ces griseux de la famille qu’ils me filaient l’impression de se déplacer en glissant. Ces faces cireuses qu’ils allongeaient, exactement comme à la poste. Ils étaient tous en train de crever d’ennui, mortifiés de l’intensité de leur agonie sans douleur.

- Amène-toi, je vais te présenter.

- Euh, t-t-t’es sûr ?

- Lucien Hormois, voilà Amokryte, un ami… Amokryte, Lucien Hormois, le père de M.

- B-bb-bonjour, et con- et condo-doléances.

- Oui-oui, merci. Bon, nous allons commencer l‘incinération, vous êtes prêts ?

- Une incici, une incici…

- Vous avez compris.

- Je vais aller voir le corps une dernière fois, tu viens Amok’.

- nération ? … oui.

- Ne tardez pas, je crois qu’il y en a d’autres qui attendent.

J’ai suivi mon guide. Il m’apprit que M s’était suicidée en plongeant d’une tour. Il la connaissait pas trop mais il l’admirait un peu, tout ce qu’on lui reprochait : vagabondage, brigandage, contrefaçon, des histoires pas possibles, elle avait l’âme barbelée, même allongée dans sa cellule, elle laissait pas tranquille, une fille tellement dégoupillée qu’il avait fallu qu’elle se jète. Les thanatopracteurs l’avaient rembouillée. Ressemblante, il disait, mais ils lui avaient tiré ce grimaçant sourire serein, ça là, un visage qu’il lui avait jamais connu. Je l’ai regardée.

Courant avec les pieds dans les mains et les mains sur la tête, c-c-courant, putain mais si vite, mais qu-ququ’est-ce qu’il m’arrive ?, passant la rue de S***, jusqu’à s’enfoncer au fond de cette ruelle démolie avec d’anciens box effondrés qui font cavernes de gravats, allant très près vers le bord de l’eau, j-jj-je la dépose doucement. Elle est si légère. Je l’observe en reprenant mon souffle. Je lui caresse le visage. Pourquoi, je me demande, m-mais-les mais-les gestes viennent d’eux-mêmes. Je la serre contre moi. Réveille-toi, rév-réveille-toi. Le cœur battant mais ce n’est plus la fatigue. La berçant doucement… je sais, tu es ttombée… mais j’ai une amie qui est ttombée aussi… sur les pieds… eh b-bien, juste elle a des béquilles… toi t’es ttombée sur la tête… mais c’est pas g-gg-grave… on te fera une béquille pour la tête… p-parce que si tu te réveilles ppas… moi il me faudra une béquille pour le c- pour le c- le cœur, et ça , ça existe pas…

Elle ne bouge pas. Elle ne bouge pas. Je cherche, mais rien, je cherche, j’en perds la raison.
Je trouve, rien ne m’empêche de penser que si moi je ferme les yeux, elle, elle les ouvre.
Je sors mon couteau.
Clos, maintenant.
La serrant plus fort. Tu vois, on est bien tous les deux… on a juste besoin de rien… et tu sais… je te demande pas plus, seulement d’être toi, d’être toi toute entière… si on y regarde, c’est tout simple, il suffit de se laisser aller, comme ça oui, tu vois, c’est possible ; tu vois bien, tu vois.

Greuk m’a dit qu’on les avait jamais retrouvé.

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Mercredi 26 avril 2006

gnanfibologie

Aujourd’hui, je suis un gnanfé.
avachi, bullebaveux, plus coulé qu’un gouffron, blanc comme un globule
J’imagine que pour beaucoup la déclaration se passe naturellement de motivation, que même c’est bien plutôt le contraire qui serait digne de suspitude. Je suis bien d’accord. Mais voilà devenir un grand suspiteux, c’est toute mon ambition (il faut des objectifs dans la vie).C’est pour ça, je précise que même ainsi je suis mieux que vous (on a ses petites prétentions, voyez-vous) : car qui oserait me faire défi sur la mine, tandis que par dessus mon froc et mon pull à col roulé, j’ai encore une écharpe, un peignoir et une chapka ? tandis que pris de frissons alors que j’ai trop chaud, j’accède au pouvoir humide de projeter partout des flocons de morve et de m’offrir un petit parfum de Noël en fin d’avril ?
La fièvre est une bonne défonce (mais il ne faut pas en abuser, elle fait partie des drogues mortelles).

Alors pourquoi agglutiner amphibologie à gnanfé ? parce j’ai le sentiment que je suis en train de fomenter un truc, mais je suis incapable de savoir quoi.

En attendant, et pour passer agréablement ce dimanche, ici pluvieux, je vais vous narrer l’une de mes nuits (vous pouvez remonter vos culottes, ce n’est pas sexuel).

Je cours sur une sente dans les bois. Bientôt je ne suis plus seul, des coureurs me dépassent. Ils ont des tenues et des morphologies très particulières. Je cours pour retrouver quelqu’un, une femme je crois, mais je ne suis plus très sûr. J’ignore si ce marathon est une coïncidence ou une concurrence, dans le doute j’accélère. Le souffle commence à me manquer, je tente un raccourcis, je me perds. Je cours encore, la ténacité m’est chevillée au corps. Pour palier la fatigue de mes jambes, mes bras poussent et s’allongent jusqu’au sol. Bientôt je cours debout mais à quatre pattes m’appuyant sur le dos des mains. Je rencontre une paysanne qui m’incite à prendre du repos, je ne suis pas très loin de l’endroit que je recherche. Une chèvre de la taille d’un buffle se rapproche. Elle invective la paysanne, qui râle mais accepte de la traire. La spectacle devient très vite obscène, puis horrifique. Je dégage.
Je reprends ma course. Le ciel a changé. C’est maintenant une magnifique enveloppe de glace qui passe au dessus de la Terre, offrant d’incomparables jeux de lumière. Des stalactites suspendues dérivent dans les hauteurs, mouillant l’air par leur goutte à goutte d’une bruine aux odeurs de montagnes.
Je rencontre des gens qui poursuivent la même quête que moi. Nous partirons en bateau et nous nous perdrons en mer.

Réveil

Je suis dans un estaminet de province. A la sortie, je clame un au revoir à une blonde sur un vélo avec laquelle j’ai discuté quelques temps avant. Elle fait demi tour, se rapproche et me propose sa compagnie pour le séjour que j’ai prévu de faire dans une maisonnette isolée. Nous discutons gentiment. Elle change. Bientôt, elle me dit qu’elle est vietnamienne, mais son visage me rappelle beaucoup plus les gens de Madagascar. Des motifs violets et verts couvrent son visage. Sa bouche s’est tellement élargie, je plonge les deux mains dedans. Elle continue de parler.

Je suis dans une boucherie italienne quelque part dans les Pyrénées. Deux types m’accompagnent, l’un s’appelle Mathieu. Il y a une queue. Les vendeuses se plaignent du manque de touristes. Je ne sais plus ce que je dois acheter, du fromage peut-être. Mais je vois au fond de la boutique tout un rayonnage de chaussures. J’interroge la vendeuse, elle me donne une adresse avec un code . Les deux types qui m’accompagnent déclenchent pour une raison qui m’échappe (vendetta ?) un massacre à coups de fourches.

Réveil

Veillée mortuaire. Tout le monde discute à table, je m’ennuie. En passant la main sous ma gorge, je découvre un trou. Je glisse la main l’intérieur, puis l’autre, j’attrape l’arrête osseuse de ma mandibule. Je tire. Je me retrouve avec mon crâne dans les mains, je suis fasciné. Puis je me rends compte que je suis incapable de le remettre en place.

Je suis à l’intérieur de ma mâchoire. J’observe mes dents. Je constate qu’elles sont toutes creusée de galeries avec des vers dedans. Au bout d’un moment, je m’enfonce dans une galerie.

Moi j’aime assez.
(bon je ne sais plus si je mens, mais je crois bien que j’en ai inventé deux).

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Dimanche 30 avril 2006

allongé près d’une flaque

Sortant du métro, d’une rue ou d’ailleurs, j’ai un mauvais frisson. Le ciel est gris comme un cimetière, ma main trempée de l’eau sale qui couvrait la rampe. D’avoir trop couru, j’ai au côté un coin pointu comme une aiguille. Les rues poudreuses et scintillantes semblent un tapis rugueux en gravier suifique de métal et de verre. Les bâtiments noircis ou ténébreux, aux façades crevées, aux angles fendus tiennent leurs hauteurs comme des souvenirs qu’ils imitent de leurs ombres déchiquetées et obliques. Des véhicules aux mouvements froissés, portières crispées, roues recroquevillées, ailes brisées agonisent comme s’ils avaient été gazés. Des plaintes, la mitraille au loin et plus près aussi. La mort s’entend partout, ses pas sur le sol se comptent par millier en empreintes de sang, les cadavres ont disparu. La guerre est dans la ville, insaisissable et fulgurante, et la cendre dans le vent s’épaissit partout comme unique horizon.
Un cri. Voix de femme à l’intérieur. Je suis la piste sonore sans savoir pourquoi. Vite. J’entre, le hall en ruine, l’escalier défoncé, j’arrive.
Des orphelins, armés. Tellement d’adultes ont succombé, ils sont devenu les pires adversaires. Elle est derrière, le côté du visage taché de suif. Un regard échangé nous engageons la lutte. Violences contre violences, nos coups sont plus fatals. Trop jeunes peut-être pour être assez camés, quatre des leurs jetés à la mort, ils s’enfuient en hurlant des pleurs par toutes les crevasses du bâtiment. Nous fuyons aussi.
Nous marchons côte à côte, on s’ignore mais nous le savons, on va rester ensemble quelques temps. Que pourrait-on faire d’autre ? l’unique refuge est l’endroit où on se trouve tant qu’il ne s’y passe rien. On s’éloigne du bruit, attentivement. On s’éloigne. On se regarde. On se rapproche.
J’enlève la poussière sur son visage. Elle retient ma main, montre sur mon flanc une blessure de lame bave abondamment. Ça fait mal. Elle me caresse la joue, elle m’entraîne par le bras et des ruelles qu’elle connaît vers un hôpital. Nous marchons, nous sommes prudents. Nous parlons à mi-voix. Ma blessure devient de plus en plus douloureuse. Nous marchons, elle m’aide.
Sous l’effort du parcours, la plaie s’aggrave, sous l’effet du parcours, la plaie se déplace. Lentement. Elle s’approche du poumon et nous de l’hôpital. Le mal est grandissant mais je résiste parce qu’elle est là. Son regard contient tellement de mondes possibles. On se repose le temps de reprendre son souffle. Le seul refuge, je me dis, ça pourrait être juste l’endroit où elle se trouve.
Je tiens.
Lorsque arrive enfin l’hôpital, les urgences sont bondées et j’ai la plaie au cœur.
Elle m’étend dans l’herbe malade, me regarde un moment,
et puis s’en va.

Allongé près d’une flaque
Ma main flotte comme mon regard
De l’autre côté je ne sens rien
Le ciel est toujours gris.

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Mercredi 7 juin 2006

fin de soirée

Il est tard, je rentre. Je prends la rue de S*** et puis je coupe par un passage qui sépare deux ensembles résidentiels. L’animation de la rue s’éloigne dans mon dos comme un souffle trop dense pour parvenir jusqu’ici. Des veilleuses palpitent sur des murs sans porte (je sais qu’elles sont fermées), qui prennent sous le halo une coloration brune-orangée, vive, nette, inerte comme une écaille, alors que les bâtiments continuent de se mouvoir lentement sous la respiration de leur chair bleu-noir.
Le passage fait une suite de coudes avec des ouvertures sur des cours bétonnées qui servent de parking, de cours ou de rien. C’est peut-être de sentir comme les choses sont tapies en elles-mêmes, les contours secrétant une bave flottante comme si l’intérieur franchissait les frontières de son enveloppe pour se dissimuler, la forme enfouie aux coeurs des choses, comme l’ombre variable pour le regard se révéle sous la main dure et aiguë, l’intérieur fait une arrête à l’angle du mur. Je sais que je ferais mieux de reculer. Maintenant. Le dallage a changé, lisse et humide. Je retiens ma cadence pour enchuter ce bruit de claquement mouillé.
Une plainte. Derrière une voix crache des mots incompréhensibles, menaçants. Une autre plainte, plus glaçante, on dirait une voix d’enfant. Je sais déjà ce qu’il se passe. La peur m’est montée dans les jambes, le sol n’est plus une surface d’équilibre sûre. Si je me retourne, je risque un faux pas, on m’entendra.
Sur la gauche. Sur la gauche un renfoncement. Un homme de dos, avec une lame en main gauche, pointée sur la gorge d’un autre, plus grand, gros, qui geint à chaque bruit de claquement. L’homme qui persifle des insultes et des promesses de tortures, rabattant ses hanches avec plus de violence. Prise aux cheveux, cris, peur et douleur, mouvements, tête du gros dans la lumière. Visage trisomique et porçin. Le mur, le passage, je cours.
J’entends les cris se précipiter aussi. Il me faut plusieurs instants, il me faut beaucop de force pour contraindre mes jambes à s’immobiliser. Mais quand même je me retourne et je reviens parce que non. Je sais que je n’ai pas l’avantage de la surprise, il m’a entendu, je sais qu’il a un couteau, je sais que j’ignore ce que je vais faire et ça a l’air idéal pour se faire tuer. Mais quand je ferme la paupière, l’oeil n’en profite pas pour se retirer, n’est-ce pas ? J’avance, les gémissements me lancent des ordres et me paralysent, j’avance, je cherche une pierre ou quelque chose et tout d’un coup plus rien.
L’homme sort dans le passage, son couteau est ensanglanté. Il me regarde.
Je m’enfuis. Il me poursuit. Ma jupe m’entrave, je ne parviens pas à la déchirer. Au bout je vois des lumières, une sortie. J’accélère comme je peux, je parviens à le tenir à distance.
J’arrive au bout du passage.
Ce n’est pas une sortie, seulement une cour plus grande avec un parc. De l’autre côté une nationale. Je dévale l’escalier pour la rejoindre. Je pèse tellement peu que j’ai l’impression de voler. Je vais beaucoup trop vite sur les marches. Je n’ai pas réussi à toucher la dernière. Je vole encore mais je commence à tomber. Il est un peu plus loin mais toujours derrière. La fin de l’escalier approche, je crois que je vais simplement m’incruster dans le sol. Le choc est violent sur tout le côté gauche de la cheville à la tête, mais je roule. J’entends de grands bruits. Je me relève, je suis de l’autre côté de la nationale. Des voitures filent dans les deux sens à vive allure. Je ne peux pas retraverser, je ne peux pas longer la voie, si je reste là il va me voir. Je m’enfonce dans un terrain vague taillé en cuvette. Il est plongé dans le noir, j’espère que cela me sauvera. Quand je franchis le fond, un bruit de clapotement devient audible. Je m’éloigne, il va falloir grimper de l’autre côté. C’est raide et boueux, sauf à droite, il y a une pile de pneus. J’y vais, j’escalade. A mi hauteur, ils deviennent instables, certains tombent. Aux bruits liquides de leur chute, je tourne la tête, la cuvette s’inonde progressivement d’une eau noire, les lumières de la nationale révèlent des sillages de bulles.
Je m’efforce d’aller plus vite. De l’autre côté apparaît un square avec une balle. Je vais bientôt être à hauteur pour sauter sur le trottoir. Une voiture est garée devant.
C’est lui.
Je ne peux plus reculer. Je saute. Il tapote le volant d’une main impatientée, ses ongles sont bleu-noir, de l’autre il tient le couteau. Il me toise de mauvaise humeur, il dit :
« bon, alors, tu viens ? Ce soir on fait la fête et demain je te marie ».

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Samedi 24 juin 2006

nébuleuse du souvenir (Lore – le rêve)

bien sûr je me rappelle, mon bel amour,

juste sous l’épaule, c’était toi qui réclamais, on aurait dit une sirène,

une bougie qui enflammait dans tous les sens,

des rubans de vie mouillés,

ta baudruche dégonflée,

une robe de rosée dans le sable à faire palpiter le coeur.

« fais-le si tu m’aimes ! », j’avais tout acheté avec des petites coupures piquées un peu partout.

Une opération extrême.

Je n’oublierai jamais ce rêve insensé,

le noeud est bien serré.

« montre-moi le soleil

avant que la nuit soit terminée ! »,

des larmes plein les yeux, on allait y arriver,

cette fois c’est pour de vrai,

« un instant j’y suis presque », comme tu me souriais…

Toutes les horreurs du monde ? nous tenterons l’impossible !

après tu t’étais évanouie.

Un grand choc qui réveille, deux fois dessus une fois derrière

je l’ai senti passer, tu n’en es pas revenue.

C’était déjà demain,

dans la vitre passée au rouge, des hommes blancs et la police venaient

et le camion benne partait.

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Mardi 3 octobre 2006
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