trômatique

Apparition

Dans tous les reflets, je vois un autre qui m’observe comme si j’étais lui.
Dans ses yeux, je lis toujours ce même secret qui m’échappe. Et plus il me regarde, moins je me comprends, qu’il soit de verre ou de métal, il est toujours de glace. Et toujours je finis par baisser les yeux, retrouvant ce corps, étranger comme lui et lointain comme moi qui suis son hôte comme lui qui suit son autre. L’autre qui s’ignore et qui se prend pour moi
laissant toujours lorsqu’il disparaît l’empreinte de mon vide dans la vitre aveuglée.

paragraphe de confort visuel
Mardi 29 novembre 2005

préambule (trômatique)

Il y a longtemps déjà, j’ai résolu que l’athéisme était un mensonge, parce qu’il faisait mine de supprimer Dieu mais n’enlevait pas la foi : le déicide accompli comme simple formalité n’ébranlait pas l’empire divin, il laissait seulement un trône vacant. N’importe qui pouvait lui faire succession, n’importe qui mais doté d’un pouvoir supérieur à l’ancien Dieu :
Il serait inattaquable : la preuve formelle de l’inexistence de Dieu ayant été faite, même agissant comme un dieu, tout aussi intouchable, sacré, absolu (comme la Science, la Démocratie, la Médecine, etc…), aucun déicide ne pourrait l’abattre : un dieu pouvait chasser un autre dieu, mais l’athéisme était immunisé contre l’athéisme.
Il serait multiple : le trône vacant ne pouvant officiellement être occupé, alors il serait proposé tour à tour ou en même temps à plusieurs (la pub, …). Quand bien même un héros hisserait sa valeur jusqu’à en terrasser un, un autre viendrait le remplacer.
Il serait occulte : abandonnant le concept de Révélation au fondement des monothéismes, il se contenterait d’être implicite.
Grâce à l’athéisme, la démocratie posait son comptoir sur l’Olympe pour y organiser ses élections mercantiles.

S’évader se fit impérieux. S’évader demandait de perdre la foi. De trouver son origine, son gîte, de plonger à l’intérieur pour y enfouir les mains, arracher les racines, les brûler enfin.
Mais l’origine,
c’était moi. J’étais mon premier temple, la foi vivait en moi. Parce qu’avant tout, j’avais foi en moi. Tant que perdurerait cette aliénation, je serais toujours vulnérable. Avoir confiance entrait bien dans les prêches de toutes religions. Les soutaneux n’en ignoraient pas le secret ; s’ils nous assurent que Dieu est en nous, c’est aussi parce que c’est en nous que se situe le siège de la confiance ; alors croire en soi, c’est comme croire en Dieu.

Je perdis confiance en moi.
C’est un exercice dangereux que je ne conseille pas. Je peux bien dire que j’ai brisé les vitraux, enflammé l’autel, démoli les statues, qu’à grands coups de masses silencieuses, j’ai provoqué l’effondrement des murs ; en sortant, je ne savais plus me tenir debout, j’étais incertain de la personne qui commandait ma main, je me trompais à reconnaître les objets. Le temple était toujours debout. Il semblait lié à l’essence de ma vie (« je suis », c’est un acte de foi comme « dieu existe »).
J’avais échoué. Je serais donc une créature de foi. Puisque je n’avais su me libérer de tout, je décidai que le mieux était de ne pas choisir. Je ne comprendrais pas l’univers si je me restreignais à n’en considérer qu’un morceau, je les prendrais donc tous. Je serais donc religieux et athée simultanément.
Je serais polythéiste mécréant.

Serait-ce une nouvelle illusion ?

Je lève la tête. Je vois « Filles du calvaire » Ligne 8.
J’hésite…
Je redescends

paragraphe de confort visuel
Vendredi 5 mai 2006

trômatique (1)

Je redescends les marches et mes pensées
serait-ce une illusion ?
un escalier de béton aux angles ferrés, flanqué par deux rampes de méral noircie collées aux parois, une troisième au milieu
polythéiste mécréant…
il n’y a qu’un escalier mais avec la rampe centrale, cela fait deux voies. Il y a aussi deux volées de marches
au bout, au bas, quatre portes qui s’ouvrent à double-sens. De l’autre côté, un couloir.
C’est un espace ordonné. Je peux bien être n’importe qui, je peux bien être quatre personnes différentes, de l’autre côté nous serons les mêmes. L’espace se divise et il se multiplie pour mieux canaliser. Je suis dans un lieu de concentration.
… ne serait-ce qu’une foi de simulation, intéressante pour explorer, pour fuir ?
Je passe sous la rampe centrale. Sur une marche un journal maculé, tout dépenaillé dans l’angle laisse encore flotter une aile battue au vent.
Il y a quatre portes. Il y en a toujours une de fermée, en général c’est celle que je décide d’emprunter.
dire que le monde est adéique, c’est dire qu’il est absurde, mais dire qu’il est absurde, c’est déjà sensé et projeter du sens, c’est les deux à la fois
Je pousse. Je tire
elle s’ouvre
mon reflet dans la glace est avalé par le mur de l’escalier, je reconnais une affichette jaune et rouge qui vante les dons héréditaires d’un rare marabout issu de l’ordre du Lac Sacré de la Grande Forêt
J’avance la tête,
mais que puis-je faire d’autre ?, et si toute mon attitude consiste à projeter des illusions et les déclarer vraies pour le motif que je les sens bien, j’ignore en quoi je me distingue d’un fou ou d’un illuminé
je renifle, je scrute ; un type s’éloigne la jambe gauche toute raide, ça sent l’oeuf. Ma vie aurait-elle changé si j’avais franchi celle d’à-côté ? Je suis à peu près certain que non. Il n’y a qu’un seul couloir, pourquoi cela ferait-il une différence ? Je recule. Je vais vers l’autre porte. Je n’ai jamais observé qu’un seul pouvoir à ces portes ; celui d’être pénible à ouvrir pour une femme. Je pousse.
Elle est fermée.
Je me rappelle que c’est l’absurde qui est cohérent, le sens est si facilement contradictoire
Une femme passe à côté. Elle me lance un regard interrogateur, mais quand même elle me tient la porte. Je passe, je la regarde (je me jète à ses pieds, je déchire sa robe, je plonge entre ses cuisses, elle soupire oui, oui, emmène-moi, je me relève, je siffle la trille ésotérique du Maître des Mâlefreniers, accourt Turbine, mon hypermulet aux sabots de feu qui nous emporte jusqu’au coeur en fusion du soleil où le dessin agité de nos ombres confondues capture pour longtemps l’attention des peuples médusés) je lui souris, je la remercie, je m’éloigne.
Le sens c’est comme un arc lumineux qui me tire du néant. L’absurde, c’est la fosse sans fond que je traîne partout à mes pieds.
je suis dans le couloir. Le sol est noir, sale, légèrement luisant, ma silhouette déformée y rampe jusqu’à s’y fondre. Le ciel a disparu, le plafond est d’un blanc arrondi en voûte à berceau.
Je suis sous terre ; il n’y a plus de différence entre avancer et s’enfonçer

paragraphe de confort visuel
Mardi 16 mai 2006

trômatique (2)

Couloir.

Des gens passent, se croisent, il y a peu de monde mais il semble que les lois qui animent leurs gestes soient déjà celles de la cohue, comme si elle était préexistante. Il suffit que l’un d’eux soit empressé par une urgence quelconque pour que surgisse entre deux personnes un faux pas, un frottement, un déséquilibre et que tout d’un coup dans ce couple qui se refuse se rejoue comme la scène primitive que les foules vont démultiplier. Je ressens que ce couloir, et tous les autres, n’est pas un espace de quiétude mais je ne saisis pas encore pourquoi pleinement. Alors j’avance. Les murs sont couverts d’affiches qui vantent les choses « désirables » de ce monde, qui clament les dernières révélations. Comme ce sont les choses importantes de cet univers, elles ne doivent pas nous échapper, c’est pourquoi, aussi, nous ne devons pas leur échapper : on trouve toujours quatre fois la même affiche dans un même couloir.

Un peu plus loin, on trouve une série d’images étalées au sol avec un homme assis au bout. C’est toujours un « étranger », un « autre », il est exclus du monde présenté sur les affiches. Les représentations des images qu’il expose me rappelle un catalogue de posters que j’avais parcouru adolescent : on y retrouve ces dauphins, ces boxers, ces bébés, ces bagnoles… ce sont des images destinées à la chambre. Je m’arrête, je me retourne : ainsi dans le métro, on colle au mur tout ce qui appartient au salon, à la salle d’attente, à la fausse discussion d’adultes, et on réserve au sol ce qui avec une fausseté équivalente est du ressort de l’intime, du non-adulte… ce couloir n’est pas un espace de quiétude, il me suffit d’y marcher pour accomplir ma désincarnation. Au bout, il y a une caméra.

Je parviens dans une salle. Je vois un guichet, un distributeur de billet, un photomaton et puis les tripodes. Je me rends dans le photomaton, je paye, il retentit bientôt du son caoutchouteux de son flash, comme une porte automatique. Quelques instants après, je sors, je retire le carton glacé encore collant. Je suis devenu une créature de ce monde, je suis quatre moi aussi, je suis faux moi aussi. Multiple et inexpressif, monstrueux mais c’est ainsi que j’accède à l’existence puisque j’en agrafferai une sur chacune des affiches qui me définit officiellement, carte d’identité, cv, ….

Ce monde fait de moi un couloir où je suis contraint de fouler au pied ce que je suis pour exister.

l’étranger assis au fond qui propose des petites images pathétiques pour survivre, c’est ce qui reste de moi

paragraphe de confort visuel
Vendredi 28 juillet 2006

trômatique (3)

Au dessus des tripodes des écrans bleu suspendus annoncent des événements futurs. Le prochain de ces futurs devrait être le mien. Je m’avance vers le guichet je me glisse dans la queue. Nous allons un par un humblement déposer notre obole. Au confessionnal il faut dire sa destination, écouter son prix, payer. Mais si je suis un peu égaré, l’agent derrière la vitre peut me renseigner. Il est censé connaître tous les chemins. Je me retourne, ma destination clignote.
Déjà.
Le temps va vite. Je suis en train de rater un futur. Le type palabre avec la guichetière, je sens une impatience parcourir la queue. Si l’attente se prolonge, les gens vont davantage faire corps, lâcher des soupirs, maugréer leur insatisfaction, même échanger entre étrangers des regards entendus. Des regards qui signifient la faute, qui signifient que de telles attentes ne sont pas admissibles, que l’échange de tels regards ne devraient pas pouvoir se produire. Soudainement nous nous mettons à exister par contrainte alors que nous aspirons à disparaître, à sortir de la file. Pour aller attendre encore mais sur le quai.
Derrière, les murs sont blancs recouverts à mi-hauteur d’un carrelage blanc aussi, rectangulaire comme à la piscine… est-ce pour me rappeler que je suis sous la surface ?. Combien de fois suis-je passé dans un tel lieu ? Combien de fois passe-t-on dans de tels lieux ? Deux… facilement quatre fois par jour, parfois plus encore le week-end… Une croyance est moins portée par la parole que par des actes. Quatre fois par jour, c’est un rite. Notre procession s’avance enfin, le type s’éloigne suivi de quelques coups d’oeil rancuniers. Ce gars n’a pas mérité son ticket, il a mis trop de temps à l’obtenir, c’est un mauvais voyageur. Le bon voyageur, c’est juste le suivant : un mot, un geste, il reçoit son hostie de ticket, il dégage plus vite encore en le coinçant dans la bouche pour ranger son larfeuille.

S’il y a un rite, certainement une pensée l’accompagne, si des milliers de gens agissent de le même manière, alors il y a un culte. L’action la plus simple que j’accomplis, c’est attendre, serait-ce une religion de l’attente ?

paragraphe de confort visuel
Vendredi 23 mars 2007

trômatique (4)

On me pousse, c’est mon tour. Je m’acquitte de mon ticket, je traverse le hall. Un guichet, des tripodes, des écrans… où suis-je vraiment ? Et des caméras… qui font comme des regards par-dessus les nôtres. Dôtés du même pouvoir silencieux de pression sur le temps. Je sais que si je me plante devant, que j’en toise une, j’adopte un comportement déviant, je me « fais remarquer ». Pour rester normal, il faut échapper au champ de l’oeil électronique. L’oeil me dit comme la foule mais avec une autorité mécanique et impersonnelle que je peux passer devant lui mais je ne dois pas rester. Toute caméra de surveillance induit que je suis coupable d’être là (sans quoi pourquoi faudrait-il me surveiller ?), son pouvoir n’est pas de prendre l’image de la foule, mais de la faire fuir (l’innocence se trouve hors de la zone de surveillance, on pourrait dire aussi que c’est l’attitude du gibier face au regard du prédateur).La vocation d’une caméra est de m’inciter à vider les lieux. Dans un monde de caméra, les humains sont portés à disparaître continuellement. Mais je ne crois pas que ce soit seulement cela, le culte du métro. J’arrive aux tripodes. L’entrée dans le réseau commence véritablement ici. Elle est toujours brutale et mécanique. Ce peut être des portillons automatiques aussi. La frontière recèle des dangers notoires, le tourniquet mal enclenché ajuste l’une de ses barres à hauteur de l’entrejambe, le portillon peut se refermer sur vous. Avec violence. A l’épaule par exemple. Qu’il faut arracher de l’étau pour se libérer. Depuis j’ai toujours une appréhension d’horreur en voyant s’engager des femmes enceintes. Pour que les choses se déroulent sans douleur, il faut apprendre à tenir correctement sa place, à s’engager, à mesurer son temps, sa vitesse à la sortie.

Il existe une aptitude, un conditionnement qui fait de moi quelqu’un d’autre le temps du voyage.

paragraphe de confort visuel
Dimanche 25 mars 2007

affiches mobiles

Jeans taille-basse, strings apparents.
tatouage sur les lombères, pour être sûres qu’on n’oublie rien. Manque plus que l’étiquette avec un prix. Ou une enseigne. Filles-sandwich à consommer sur place, ou à emporter. Reste à savoir si elles seront bien salade-tomates-oignons, sauce blanche ou harissa. Quelques frites en préliminaires. Avec le menu, on a une boisson gratuite. Junkfilles pour toxikeums. Il paraît que ça fait grossir.
Corps dédoublés de la personne, modélisés pour la stimulation. Corps artifilimbiques pensés dans l’intention de faire perdre la pensée. Sémacorps mouvant à la surface avec des courbes d’hameçon, tisseur d’exomotions parasites, filets cuivrés des promesses du corps hacker affrêté par neuro-marketing. Cyborgasmique des codes.

Les modèles prolifèrent. Un kiosque, un bus, un mur. Des affiches dans tous les coins. La ville obscénisée par les corps. La pensée continuellement bouffée par les paires de fesses. Ville parade de la junkfille. Ça dégueule sur les écrans, ça rampe jusqu’aux pharmacies qui plaquent encore des femmes à poils. La santé, c’est la femme épanouie. On relève qu’une femme est épanouie parce qu’elle est nue et qu’elle montre son cul. Le désir est un acte commercial, l’orgasme se repère par marques déposées. Il est symbole de réussite. Faut pas être en retard. Il y a toujours une femme à poil qui attend quelque part qu’on la regarde. C’est écrit partout sur la ville, c’est sa revendication la plus instante. Des affiches sur les murs qui font écrans aux écrans qui affichent d’autres murs, la réplication se perpétue. La ville veut se muer dans son message, l’affiche est le plus haut degré d’évolution du mur, ensuite vient l’écran. L’écran qui produit la réalité en montrant quelque chose issu d’ailleurs. Mais donné comme modèle. Acquis comme passeport. Que je transporte même consciemment. Les mains plus fines, étudiées pour prendre des tickets, des tickets par poignées, l’oeil sensibilisé à la reconnaissance des formes, la pensée experte dans la détection des schémas. Je me rapproche du mur. De devenir un mur. De devenir une affiche. De sentir la ville étendre la construction de ses artifices en moi.

constamment convoquée par l’excitation animale, la pensée réfugiée en zone corticale n’a plus pour elle que le recours à une vaine propagande. Libre de juger, elle ne décide pas. Commentateur de soi-même comme siamois soumis aux désirs incontrôlés du frère inconscient. Sanglés par les fouets des désirs instinctifices. Refugié politique en soi-même, remerciant qu’on lui cède la parole comme plus haute preuve de sa liberté.

J’ai beau me rappeler… ô ma ville, tous tes visages

le grincement des ponts à courbes de duels, les grésillements nucléaires tendus aux coeurs des lampadaires, la charge aveugle des trains poursuivant l’horaire des fatalités, le métal des étoiles fondu dans la gorge des complexes sidérurgiques, les mouvements du ciel dans les vitres-miroirs comme des panneaux satellitaires, le buisson en fleurs bourdonnant de frelons, la voracité des déchèteries, la longue maladie de la faim, des sourires rencontrés à l’état sauvage, le droit de la guerre, les ombres dentelées dans la pierre fissurée, les impasses munies d’un escalier, les massacres, les fantasmes qui hantent les lumières des fenêtres la nuit, la mort, la pourriture, la flaque boueuse où je regarde un hélicoptère franchir un gant abandonné, les mesures de sang nécessaires à faire apparaître une idée, celles requises pour en faire l’élevage, le rire comme seule conclusion sensée
l’humanité
sous la béance du vide étirant l’Espace,

aux coins de mes visions se déchirent des affiches
aux angles de ma pensée apparaît le cadre d’un écran
les modèles vont vites, les modèles vont toujours plus vite.
je mute progressivement en intelligence artificielle, écran d’autres écrans

comme celui de cette page où s’affiche le texte avec droits cédés aux commentaires

paragraphe de confort visuel
Vendredi 20 juillet 2007

trômatique (suite)

Je descends l’escalier qui mène au quai., songeant à toutes les fois où j’ai accompli ces gestes. Des vagues de souvenirs méconnaissables, inachévés, difformes me parviennent semblables aux visages d’une foule, familiers, étranges, inquiétants. Je descends lentement, près de la rampe, pris d’une légère appréhension à l’idée que je pourrais chuter. Les marches de béton immobiles, dures, chuchotent des présages de fracassements, me renvoient l’image du corps projeté dans la volée des angles. Je surveille mes pas. L’escalier ne bouge pas, il est rigoureusement identique à tous les autres escalier du métro. Depuis le temps que je les emprunte, je devrais être capable de franchir n’importe lequel d’entre eux les yeux fermés, en courant même. Sauf qu’à la place je glisse et la rampe me sauve. Je regarde les autres, particulièrement celui qui dévale les marches avec un regard narquois dans ma direction. L’escalier est fonctionnel, il ne réserve pas de piège à ceux qui le comprennent. Face à un objet fonctionnel, il faut développer des automatismes. Je cesse de rêvasser pour soumettre mon pas à la dictature des marches. Le quai commence de paraître.Les lumières font des tâches blanches et oranges sur le sol. Ça sent la pisse. Pour changer je suis sûr que c’est à cause d’une fille. Je suis sûr qu’à chaque fois c’est la même. On croit qu’elle est adossée au mur tranquille en attendant quelqu’un, mais non elle pisse à foison ! Trente ans qu’elle est poursuivie par les agents, elle s’appelle Murielle et ah, je viens encore de manquer de me vautrer la gueule, maudit cerveau !
Je me reconcentre.
Tellement de fois que je reviens dans ces lieux, je ne suis toujours pas certain mais je cherche. « Monsieur ! Monsieur !, s’il vous plait ». Je me retourne, trop vite, je perds l’équilibre. L’escalier me rattrape avec toute sa cruauté. J’éclate de rire, cette fois c’est la bonne, je me relève avec un tibia haché et la paume de la main gauche endolorie, je dis « oui madame ? » avec toute la courtoisie dont je dispose encore, elle me répond « non, rien » puis elle s’éloigne en s’écartant de moi comme s’il fallait me fuir. J’achève ma descente plus doucement, en boitant, j’ai mal à la hanche aussi et ça sent l’oeuf. Je me demande si je ne viens pas de croiser Murielle.

J’arpente le quai clopin-clopant les yeux parcourant la voûte blanche. Sale, avec toujours des tâches noires jaunasses par endroits dues peut-être à des infiltrations. Puis je m’arrête ; je boitille encore et quelque chose comme une menace larvée couvant continuellement dans ce genre de lieux m’incite à ne pas paraître en état de faiblesse. Une gare de métro n’est pas un espace de liberté, une pression s’y exerce, une volonté extérieure y étend des obligations. De nouveau je songe au métro comme rituel.
votre attention s’il vous plaît, en raison d’un grave accident de voyageur ligne 4, tous les trains en direction de Porte d’Orléans s’arrêteront à Odéon. Veuillez emprunter les correspondances.
Curieux je croyais être à Filles du calvaire. J’aurais rêvassé sans mégarde encore. Des voix, des écrans transmettent des annonces sur des ailleurs, invérifiables mais accomplies. Prophéties du monde moderne. Tunnel, je me rappelle, signifie tout d’abord voûte à berceau. Je suis dans une chapelle. Celle-ci est blanche mais il en est d’autres. Quel est donc ce culte. Le métro arrive. La cabine du conducteur ne comporte qu’un chiffre et le logo de la RATP mais celles du RER sont munies d’un écran sur le dessus où s’inscrit le nom de la rame en quatre lettres. Parfois c’est ZEUS. Dieux ou messagers. Les gens se précipitent à entrer ou sortir tout en même temps. Le train s’en va, le quai est vide pour quelques instants.

Je pense, le culte du métro, c’est passer.

paragraphe de confort visuel
Dimanche 5 août 2007

… (suite)

« pour votre sécurité, ne vous séparez pas de vos bagages, signalez tout colis abandonné »

Des pas. Une femme appelle. Un type se retourne et chute violemment. Il se brise le bras sur une marche, sa tête vient frapper de la mâchoire sur la pierre. Il se redresse en riant comme on se venge, lèvres fendues bavant du sang. Son bras fait un coude au bout duquel disparaît le métro, deux éclats rouges luisant se déplacent mais je sais qu’il en est un troisième, fixe, le long du mur. La femme le regarde horrifiée, puis moi, son visage est parcourue de couleurs pixellisées, elle tremble puis s’évanouit. Je la connais, j’ai vécu quelque chose avec cette femme mais je ne parviens à me remémorer rien d’autre qu’une araignée déployant lentement des crochets tridentiques pour les enfoncer dans la chair du cou tout près des veines du poignet. Je monte les marches deux à deux sans pouvoir retenir un étrange ricanement en croisant le type meurtri. Mais ce n’est pas moi qui ris. A l’étage le ciel est carrelé comme un sol de pierre sous mes pieds des tâches noires et jaunes. La lumière est en retard, ils ont déjà éteint les lampes qui crèvent à petits bruits en touchant le bord. L’averse marcheuse de la foule s’éloigne au travers des couloirs labyrinthiques, la salle où je me trouve se retire lentement, je devrais me dépêcher mais j’hésite, cette salle ressemble à République, je sais que l’un des panneaux indicateurs de voies ment, qu’il faut suivre la direction opposée, traverser un quai, descendre un escalier pour retrouver un couloir au bout duquel un autre escalier mène à la rame recherchée. Que dois-je faire pour sortir ? Pris par la crainte d’être emporté dans la fuite du sol je m’avance au hasard. Un couloir étouffant respire comme une soufflerie, parcouru d’affiches, encore, une lune bleue, un héron, une fille souriante qui pointe le bout de son nez
un quai la nuit.
Le fond des couloirs est bleu avec des lueurs blanches formant des lignes. En plissant les yeux, je parviens à distinguer une plaque de sortie. J’ai la curieuse impression que l’on m’observe, j’ai la désagréable sensation que quelqu’un me regarde comme s’il lisait en moi. Je me souviens pourtant que je rêve, mais ce n’est pas moi qui ris. Je me souviens aussi que j’ai un ennemi dans ce rêve. Ce doit être lui dont je ressens la présence. Dont je dois me méfier. S’il lit en moi, toutes les décisions que je prends lui parviennent. Pour me réserver une chance de survie, je dois mentir, je dois réussir à lui dissimuler mon intention véritable. La même pensée me poursuit encore. Alors je reprends ma marche, je m’efforce d’agir de la manière appropriée. Quelque chose doit advenir, si je la fuis je ne saurais jamais. Alors que si je me comporte comme on l’attend de moi, j’ai peut-être une chance de prendre mon rêve au piège. Si j’y parviens, je serais capable de le finir, au contraire de tous les autres alors, il aura un sens. Il deviendra vrai.
J’avance de nouveau. Plus vite. L’air du couloir devient irrespirable, je repère un puits d’aération, je me précipite jusqu’à la grille. Cinq mètres plus haut apparaît la surface couverte d’un ciel gris découpée en losanges mais l’air au dessous est beaucoup trop rapide pour descendre jusqu’ici. Je commence à suffoquer, je violente la grille pour en forcer l’ouverture, la sueur me recouvre de son vêtement froid. Le ciel est plaqué de crevasses noires fildérisées sur les arêtes. Je commence à trembler. Quelqu’un m’attend là-haut. Je lutte. La grille s’effondre, je perds conscience.

- Monsieur ?
Il se retourne. Un contrôleur.
- Heu oui ?
- Il est à vous ce corps ?
- hé bien oui, je crois
- votre ticket s’il vous plait
Il fouille ses poches, retrouve un vieux ticket de cinéma pour « la clepsydre »
- heu, heu, voila
- Vous avez dépassé la zone autorisée, vous devez sortir.

paragraphe de confort visuel
Dimanche 12 août 2007
marge bas