matin pluvieux
C’est comme un manoir, de nuit, qui aurait su marier chacune de ses pièces à la forêt qui l’entoure. Je ne sais plus à qui il appartient, à quelqu’un de la famille, j’imagine, puisque nous sommes en famille. Et voilà que l’on m’annonce l’arrivée de Lore.
N’est-ce pas étrange ? Cela fait si longtemps que je n’ai pas rêvé d’elle. N’est-ce pas étrange, rêver d’une personne qui n’existe pas, mais en rêver assez pour penser la connaître, pour en avoir de violents souvenirs ? Lore, cousine lointaine qui me fut un si bel amour, avec qui, jeune, j’entreprenais les plus folles escapades pour fuir son père tyrannique. Afin de lui échapper nous cherchions à nous perdre dans tous les coins de monde, horizons masqués où nous pouvions nous retrouver et poser toute entière sur le corps de l’autre la caresse de son corps. Nous ourdissions longuement une évasion dernière qui serait liberté, vertige, infinie dilection. Une évasion qui échoua d’une manière atroce dont j’ai perdu la mémoire par force traumatique. Lore handicapée à vie, à elle la douleur, à moi la culpabilité.
Elle arrive toute étendue sur un long fauteuil rouge. Aux yeux de tous, nous partageons encore une calme sympathie. Je lui parle d’un texte moyen que j’ai inscrit sur Internet dont l’héroïne se nomme Malaurie. J’avais choisi ce prénom que j’apprécie peu parce qu’il contenait « ma », « mal », et « or ». A présent je crois qu’il signifiait aussi : « ma Lore rit », expression vive du bonheurs perdu.
Lore m’écoute, distante, et puis elle se lève. Je pensais la chose impossible, sa démarche est difficile mais elle marche. Je me rapproche pris d’un indicible espoir. Elle se tourne vers moi, je comprends qu’elle m’aime encore, je comprends qu’elle me hait toujours. Son corps est rivé aux articulations de pièces d’acier apparentes, anguleuses qui la tiennent, qui la mécanisent.
Elle me regarde, étrangère à moi, à elle-même, je ressens comme son corps ne lui appartient plus. Elle se moque de mes associations, qu’a-t-elle à faire de ce que je vis dans cet autre monde, le réel, qui n’est bon qu’à exciter les mauvais psy ? Je ne sais quoi lui répondre. Elle me congédie avec je crois, à peine visible, une tristesse résignée, parce qu’elle sait que je vais la quitter, inévitablement, je vais me réveiller. De nouveau elle sera seule enfermée dans cet autre monde qu’est son corps, enfermée dans cet autre monde qu’est la rêve.

