bibliodécaire

bibliodécaire

Je rentre. L’horloge indique 09h07, Ev’ astique le comptoir de la bibliothèque au gin. Il frotte avec ce geste circulaire, distrait et efficace acquis de longue pratique. Sur le présentoir les célèbres marques-pages de la bibliothèque ont légèrement changé de forme mais on reconnaît toujours au centre le charmant macaron froncé rose-violet qui se referme et s’ouvre avec le livre.
- Salut !
- Ça va ? qu’est-ce que je te sers ?
Il est comme ça Ev’. Il sort une bouteille, deux verres. On trinque.
Le temps d’effacer l’ardoise de deux clientes, elles sortent sans sourciller elles le connaissent assez maintenant, il revient, il arrache ses faux-cils « ah ça gratte, c’est insupportable… faut que je te montre un truc », je le suis. « cette fois je crois que c’est l’apothéose, enfin tu vas me dire ». Avec ses talons hauts, je le trouve déjà bien parti. On emporte nos verres, dans la salle, il n’y a presque personne ; au fond un gamin lit une bande-dessinée avec une main dans la culotte, un ado renifle une étagère, une femme face aux nouveautés semble ahurie par un ouvrage, un vieil homme parcourt avec des mains tremblantes une revue scientifique. C’est calme. On entre dans la remise, je m’attends au pire.
Ev’ c’est le genre de gars qui s’achetait un bouquin de fesses pour pouvoir lire derrière en cachette des recueils de poésie ou de la philo, sauf le dimanche où il préférait étaler des hebdomadaires sur les couteaux et la vie de famille. C’était le résultat, après quelques années d’un idéal trompé, mais y en a-t-il d’autres ? On lui avait dit à Ev’, la bibliothèque comme tu la vois, elle existe que dans ta tête ; il avait répondu : mais on vit d’idéal et on meurt de réalité, non ?

Ev’ se tourne vers moi, le bras droit tendu à quelques centimètres de mon visage, exhibant entre le pouce et l’index un poil brun aux circonvolutions désarmantes.
(à suivre)

paragraphe de confort visuel
Mercredi 21 décembre 2005

bibliodécaire (2ème)

Regarde !
(je regarde) Oui, c’est un poil brun… de fille, il me semble… joli brin de poil ! alors ça vient d’où ?

Ev’ avait achevé ses riches études sur les incunables, commencé son métier, et rapidement, il avait perdu tout enthousiasme : le fond de la bibliothèque était pauvre, les clientes, inculables.
Il m’avait fait cet aveu une fois : tu comprends le livre me ramène toujours au sexe, quoique je fasse, au bout d’un temps le sommeil vient, mes yeux se brouillent et je vois soudain entre ces deux pages douces et bombées une fine raie sombre qui les séparent, duveteuse et au fond de laquelle j’imagine l’entrée vers des plaisir insensés »… finalement n’y tenant plus, il avait conçu les marques-pages troud’ballomorphés dans l’espoir de voir se propager son idée ; les marques-pages avaient bien plu, la symbolique avait totalement échappé.
Il avait cru qu’une bibliothèque ça pouvait être un lieu de rencontre choisi, pour peu qu’on la préparât consciencieusement. Afin de mettre ces demoiselles en condition, il avait conçu des chemins odoriférants : il avait rehaussé la patine des gros piliers de l’entrée en s’y frottant le cou et le dos, fait briller les montants des présentoirs qui menaient à ses rayons favoris à l’essence d’aisselles, enfin il avait briqué les rayons à la peau de fesse et enduit la couverture des œuvres à la cire de rouston. Si une fille suivait le parcours, c’était le signe indubitable qu’elle aimait son odeur et les bons bouquins ; en mélangeant les deux au comptoir, l’alchimie serait heureuse.
De quoi il lui vint…. de vieilles mémères radoteuses, des bélîtres de littéraires baveux, d’improbables étudiants idiots, des mômes…Tous à emprunter n’importe quoi, comme menés par un instinct supérieur vers tout ce qui sans erreur possible se révèlerait un feuilleté d’étron.
Ev’ en devint amer. De la lecture, il lui resta la soif.

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Vendredi 23 décembre 2005

bibliodécaire (3ème)

Sens-le !
(Je le sens)… hé pas mal, dis-moi…(je le sens je le hume)… oh pas mal du tout… (je le hume je le flaire)…
Holà ! Holà ! Tout doux, tu vas le défriser ! Alors, t’en dis quoi, hein ?

De tous les aspects de son métier qui eussent pu lui plaire, l’unique activité qui lui procurât encore du plaisir se résuma à :
« Allô, bonjour ici la bibliothèque municipale, je voudrais parler à Mme Mouflon…
« C’est elle-même.
« (respiration) T’AS VINGT JOURS DE RETARD SUR TES EMPRUNTS ! MOUFLURE ! NON MAIS TU VEUX QUE J’TE REMONTE L’HORLOGE PAR LA PEAU DU CUL !
On savait pas trop ce qu’il entendait par là et c’est ça qui foutait la frousse. Il avait sa petite réputation, le gars Ev’. Mais le téléphone bientôt ne suffît plus à lui faire passer sa rage. Il ne retint plus ce que son imagination chuchotait à la bassesse de son humeur. Rien de construit ne guidait encore ses actions, mais nous aurions pu nous douter qu’il n’en resterait pas là, tant il mit de science à exercer salement son métier.
Il prit de longues heures pour s’arracher des poils, choisis pour l’excellence de leur blondeur et la finesse de leur éclat (et il s’y connaissait pour le travail au pinceau nécessaire en restauration), qu’il passait ensuite de main experte à la bougie pour leur donner ce modelé doux et velouté propre aux toisons féminines, qu’enfin il insérait à la pince dans les revues scientifiques ou religieuses, conservant des spécimens drus et naturels pour les seuls romans d’amour.
Il resta pendant des journées entières et suite à une ingestion intentionnelle et méthodique de cuisine grasse et défraîchie, assis sur un volume honni de littérature d’actualité, pour après lui faire retrouver sa place sur le rayon, invisible parmi ses pairs mais chaud et hautement vénéneux, affichant, lui, au retour un sourire fin qui chantait le soulagement.
Il s’occupa enfin du jour des enfants, il s’occupa du jour abhorré qui ramenaient par vagues migratoires les tribus sauvages de la race Miochéenne. A sa grande surprise, son long labeur précipita un effet contraire à celui qu’il attendait : les Nanominidés hurleurs s’arrachèrent les bandes-dessinées. Les photos découpées dans des revues sans noms et collées sur la tête de Babar (dont certaines encore aujourd’hui me laissent un souvenir proche du cauchemar) jetèrent la fièvre charneuse dans leur imagination. De quelle étrange espèce de Marmopithèque provenaient-ils : de tous ceux qui ensuite se disputèrent les toilettes, la plupart protesta pour s’enfermer à deux ou davantage. Ev’ en demeura longtemps dubitatif, puis il conclut qu’il devait s’agir des Marmo-nobo. L’avenir confirma son jugement.
Evidemment il y eut quelques plaintes, mais déjà la consultation des livres suscitait des émotions silencieuses et intenses entre la fascination et le dégoût dont l’attente ou la crainte fébrile à chaque page tournée imprégnèrent l’atmosphère de la bibliothèque d’une inquiétude perpétuelle et savoureuse.
(à suivre)

paragraphe de confort visuel
Mardi 27 décembre 2005

bibliodécaire (4ème)

(songeur)… tu permets ? (je tends la main)
Tu vas pas me le piquer ?
Juré !
Tiens.

Certains protestèrent, la face chiffonnée de colère et le poing en boule, ils apprirent à leurs dépends qu’Ev’ lisait les visages comme des livres ouverts et savait de longue maîtrise en feuilleter l’étendue d’un rapide battement de la main si bien que le récit de ces rebiffades s’achevait très tôt après avoir commencé, toujours par ce claquement sec de la couverture rabattue, qui signifiait aussi pour l’auteur qu’il finirait la journée jeté sur la tranche dans le bac réservé aux livres rendus. Après cela, Ev’ ne fut plus inquiété pendant un moment.
Il rendit obligatoire pour l’inscription, l’examen des mains et des yeux, la vérification des semelles et le port d’une clochette autour du cou. Il remplaça la sonnette de l’entrée par une boite à meuh. Il retourna tous les ouvrages pour que l’on se tordit le cou à en parcourir les titres, puis jeta du grain au sol. Il se munit d’une badine dont il tapotait les usagers égarés pour les guider à travers les rayons et menaça un seau à la main les visiteurs récalcitrants. Il pencha savamment les étagères de manière à ce que les volumes glissassent lentement mais inexorablement ; comme le bras de bambou rythme le cours d’eau au Japon, les livres tombaient. A la fin il y eut des tas de livres qu’il déplaçait au râteau. C’était l’automne.
Il mit le feu, revint après les pompiers avec une guitare pour interpréter une longue complainte où la bibliothèque était une femme en brûlures de désir livrée par la foule des hommes rouges à la souillure d’une intense douche dorée. Pour marquer sa participation et sa différence, il allât se branler dans les flammes. On crût qu’il cherchait à sauver des ouvrages, il fut applaudit.
La bibliothèque fut reconstruite, Ev’ guéri ; il recommença à l’infester.
Il persista avec la réécriture à l’intention des mômes des histoires affreuses de Barbiboule, Barbinus et Barbiroute.(qui n’eurent dans un premier temps aucun résultat). Il ne travailla plus qu’avec les dents ; saisissant les livres qu’on lui remettait d’un sauvage claquement de mâchoire, pour courir après dans un coin afin de le déchiqueter, arrachant la moquette pour le faire disparaître au-dessous ensuite. Il arriva aussi, mais par erreur, qu’une femme suivît le chemin de la sainte onction jusqu’à une œuvre choisie. Pris d’une bouffée euphorique, il voulut alors lui faire de grands compliments avec les mains, elle lui rendit de grands reproches avec les genoux.
Les bons citoyens de la ville jugèrent que trop, c’était trop. Les protestataires revinrent sous la figure du conseil des parents d’élèves. On s’employa en bonne logique à le traîner comme pédophile.
Car tandis que l’on avait cru la population gaminède apprivoisée depuis qu’elle jouait à Babar-dans-la-culotte, il apparut à rebours qu’une harangue avait eu lieu parmi la gente freluquière où l’on s’opposait férocement quant au destin qu’il était tolérable de suivre pour un sang juvénile. Il en avait émergé un champion masqué qui se fit nommer Capitaine Chiard, commandant un corps d’entanterie d’élite, auquel il avait promis les plus noires réjouissances.
Le gang des « Savage Piou-piou » (c’était son nom) enleva toute sa renommée au cours des fêtes d’Halloween, comme il advint ce soir là que les gentilles mamans qui ouvraient leur porte pour offrir des bonbons virent apparaître dans le grincement que le froid infligeait aux gonds, une douzaine de monstres obscènes gesticulant avec des cris hideux et mimant fesses au vent les fornications les plus abominables dans le trouble rougi du crépuscule…
une fois le cri d’effroi de la bonne maman arraché, ils s’égayaient en tout sens, disparaissant en tenant leur froc ou leur culotte avec des ricanements défigurés de jubilation retentissant longuement dans la nuit lugubre.
On accusa Ev’, il en fut fier. Presque il se serait mis à aimer les moutards.
Mais pour cette raison aussi, il est certainement moins étrange qu’Ev’ ait été gracié dans l’épouvante générale par le témoignage des enfants eux-mêmes, que l’on croyait perdus mais qui imitèrent si bien l’innocence que le juge condamna les plaignants pour diffamation. Ev’ sortit mieux que libre : immunisé.
C’était beau, mais cela restait insuffisant, très insuffisant.
Alors il buvait.

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Vendredi 6 janvier 2006

bibliodécaire (5ème)

(je prends le poil, je l’inspecte) … si je me souviens de ce que tu m’as appris, je dirais que c’est un rarissimus antilopa famus legendae
Exact
(on se regarde dans un silence solennel, on vide nos godets)

De mêler l’alcool au dépit curieusement lui ouvrit à la longue une voie qu’il n’imaginait pas. Car effectuant son métier dans des états consanguins du délire, il perdit la mémoire des exposés tonitruants qu’il imposa aux visiteurs, habillé en pyjama, des folles embrassades qu’il infligea, pour ne pas tomber, à ceux qu’il guidait dans les rayons, des journées passées étendu en travers de l’allée ronflant comme l’animal sauvage du même nom. Naturellement craintifs devant l’épaisseur de sa stature et de sa voix, les visiteurs se firent discrets.
Ainsi progressivement, la bibliothèque offrit les services d’un bar. Avec les amis, on venait plus souvent, surtout Greuk l’anarkeuf (mais ça c’est une autre histoire). Il vaut de le signaler, une bibliothèque, une fois le store baissé, c’est un lieu très sympathique, si vous en croyez mon expérience, vous n’irez plus au café avec un bouquin, mais à la bibliothèque avec une bouteille (je suis prêt à assumer des responsabilités de ministre de la culture).
C’est en penchant la dive bouteille qu’Ev’ recouvrit un grand projet et de l’ambition, comme il nous l’annonça en ajustant son tricorne, parce que depuis un moment, il se déguisait. L’occupation principale fut alors de savoir si tel ivre valait mieux que tel autre, nous étions tous très professionnels, attentifs à ce que chaque volume dans son intégralité imprégnât chacun d’entre nous, goûtant, bien évidemment à tous les vers, avalant tout ce que l’on trouvait. Quelque crû qu’apparût sur le paragraphe figurant au dos l’appellation et sa description en langage souvent fleuri, nous ne nous contentions jamais d’un simple extrait mais parcourions sans préjugé l’ensemble des cépages .
En peu de temps nous agrémentâmes notre labeur d’apéritifs et des jeux, de sorte que le bar devint assez vite un tripot joyeux affrété par les longues courses, où nous buvions à la rame et je peux vous le certifier c’est à bâbord qu’on chante le plus fort. Ce furent de grands souvenirs qui marquèrent les esprits pour longtemps et si vivement que personne ne s’émut vraiment lorsque fut trouvé juste à l’entrée, où les clés pendaient à la serrure, à l’heure d’ouverture de la bibliothèque et par une classe de primaire, Ev’, habillé en Boba Feth (fils bienheureux de Céla), à genoux, vomissant et jurant comme il luttait contre la sangle du casque qu’il n’avait pu retirer.
Son projet allait enfin voir le jour.

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Vendredi 13 janvier 2006

bibliodécaire (6ème)

Il est temps, je crois d’accélérer un peu et d’achever cette histoire singulière car j’imagine volontiers qu’une impatience peut-être légitime pourrait bien et regrettablement vous saisir chère lectrice (vous êtes superbe aujourd’hui), cher lecteur (vous êtes pas mal aussi). Que l’on comprenne pourtant que la longueur de ce récit doit tout à mon loyal attachement pour le plus exact des réalismes ; quand vous trouveriez pesante l’étendue de ma narration, songez que cette lenteur est l’inévitable condition d’une peinture qui se veut véridique jusqu’au détail, en hommage continu au géant Flaubert, comme il serait, vous en conviendrez, parfaitement insupportable qu’on se permette ici d’écrire n’importe quoi, n’importe comment.
En cela au moins vous jugerez profitable de m’avoir pour conciliant narrateur, et non pas Ev’, par exemple, lequel eut tôt fait de soigner vos susceptibilités au gourdin, car il se trouve que je suis la meilleure personne du monde, comme n’ont jamais cessé de ne pas me le dire toutes les personnes que je côtoie, exerçant en cela la plus exquise des pudeurs, (les sentiments les plus forts sont les plus silencieux), auxquelles bien sûr, porté par une même amitié, je n’ai pas manqué de répondre en cessant définitivement de les fréquenter.
De sorte que, délicieuse lectrice, sympathique lecteur, j’ai immédiatement su lire dans vos silences répétés la muette admiration que vous me portiez et à laquelle, comme il se doit, je saurais retourner la plus naturelle indifférence, signe évident de l’estime qu’un génie doit à son public (ne me remerciez pas, je ne fais que mon métier)

Ah mais voilà que ce billet est déjà trop long ! Il faut donc par malheur que j’ajourne la suite !
Eh bien voilà, tant pis !

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Lundi 16 janvier 2006

bibliodécaire (7ème)

T’as trouvé ça où ?
… ben regarde, j’en reviens pas !
(il sort deux ouvrages, je reconnais immédiatement aux couvertures les œuvres rares de ces deux poètes méconnus du XVIIème : Jean Gladore « Le passage de la mine » et Pierre de Saphine « L’Afrique est bonne hôtesse »).

Alors, usant de toutes les ressources acquises pendant sa spécialisation en restauration, il avait commencé à changer les textes : Du Bellay fut rehaussé de chansons de garde, Colette mêlée à San Antonio, les Misérables entrelardés des Onze mille verges, Lamartine illustré par Vuillemin, Descartes associé à Crowley, Freud confondu avec Sade et plus encore tous les livres reçurent des insertions diverses issues des lectures les plus scandaleuses, des ouvrages rares et interdits furent ajoutés au fond de la bibliothèque sous de fausses couvertures, des auteurs de sa pure invention glissés parmi les illustres et analysés dans les manuels scolaires.
Une étrange bibliothèque fut ainsi conçue dans laquelle les grandes œuvres glissaient les unes dans les autres de manière si naturelle et si étrange qu’on croyait découvrir les œuvres d’Uqbar décrites par un Borgès allumé aux champis. Je vins de plus en plus fréquemment ; plongeant dans une fascination toujours plus grande à mesure que je découvrais par le déploiement d’une nouvelle mosaïque comme l’existence d’un autre monde. A ce point de sa vie, Ev’ portait une cagoule avec deux plumes, il achevait une correction de la Bible, dont je ne peux vous épargner le plaisir prochain de vous en soumettre un lamentable extrait.

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Jeudi 19 janvier 2006

bibliodécaire (8ème)

(Je feuillette les deux recueils. De ci, de là, on découvre entre les pages des spécimens congénères du poil qu’Ev’ tient religieusement entre ses doigts. Il me dit) :
- Attends, t’as rien vu là…
(Il prend l’un des recueils, choisit sa page d’un geste sûr et me découvre un indice d’une toute autre portée)

Il advint que pleinement rassurés par la signature des ouvrages, les usagers de la bibliothèques acceptèrent les lectures les plus aiguës aussi bien que les plus brûlantes. Se croyant abrités par l’officielle dignité de la référence, ils se permirent de penser, et puis même d’agir. Ev’ encouragea tout. Des dérèglements se produisirent en nombre croissant. Tout d’abord, ce ne fut presque rien ; quelques prêts liminaires, des échanges de propos douteux, quelques joutes oratoires, et puis, soudain, éclata la première bataille de livres. Les rayons disposés en fortification, les infiltrations d’agents camouflant leur visage et leur identité derrière les couvertures les plus inattendues, les opérations directes pour arracher à l’ennemi des ouvrages indûment détenus, les batailles rangées avec bordées de jurons, tirades intempestives, traits venimeux et charges de revanche. La bibliothèque fut longtemps au bord du saccage. Comme issue, Ev’ proposa aux belligérants de poursuivre leur affrontement d’une manière plus sportive. Après réunion et conseil, il fut élucidé que le seul sport qui pouvait soutenir leurs attentes était le footbible.
Les détails de ce sport sont assez voisins du foot conventionnel, à ceci prés, tout de même, que chaque équipe compte douze individus : les apôtre plus Jésus. Judas, c’est le nom que l’on garde pour nommer le joueur qui a la balle (que l’on appelle « le bisou »). L’objectif de Judas, c’est de traverser le terrain adverse pour affronter le goal (Jésus), cela signifie lui décoller le plus proprement possible la bisou dans la tête. Parce que Jésus est là pour racheter nos fautes. Jésus peut courir partout dans la surface de réparation, s’il en sort, Judas peut le tirer dans le fondement pour marquer (non mais). Quand Jésus joue les libéraux, les joueurs adverses ont le droit de salir sa cage de but (officieux)..
La pratique en fut salutaire, sans perdre en ferveur les enthousiasmes se communiquèrent : on inventa de nouveaux concours : scrabble électrique, lectures à voix molle, méchouivre, dictées avec les doigts, bondage littéraire, attouchement paginal, bibliogoûté, hapenning « journée ordinaire » (avec fermeture du rideau).
Ev’ vit un jour sa bibliothèque accomplie : une jeune fille achevait la tresse d’une corde à lyncher, trois personnes qui ne parlaient pas la langue grillaient du maïs aux rayons des encyclopédies, Greuk, insigne de police épinglé distribuait des tracts d’appel à la désobéissance, la mère Mouflon apportait des pâtisseries, un groupe de jeunes s’interrogeait sur la nature du texte dans les communications modernes, ils s’accordaient tous pour dire que sur Acides Foriques, c’était n’importe quoi, le Capitaine Chiard collait sa photo dans les livres d’histoires, un couple se susurrait un psaume à deux voix et à quatre mains, Chouqui enfin était venu avec son chien Nicolas,
Ev’ en tenue d’Adam contemplait.

Et là il me parlait d’apothéose avec des poils..

paragraphe de confort visuel
Lundi 30 janvier 2006
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