bibliodécaire
Je rentre. L’horloge indique 09h07, Ev’ astique le comptoir de la bibliothèque au gin. Il frotte avec ce geste circulaire, distrait et efficace acquis de longue pratique. Sur le présentoir les célèbres marques-pages de la bibliothèque ont légèrement changé de forme mais on reconnaît toujours au centre le charmant macaron froncé rose-violet qui se referme et s’ouvre avec le livre.
- Salut !
- Ça va ? qu’est-ce que je te sers ?
Il est comme ça Ev’. Il sort une bouteille, deux verres. On trinque.
Le temps d’effacer l’ardoise de deux clientes, elles sortent sans sourciller elles le connaissent assez maintenant, il revient, il arrache ses faux-cils « ah ça gratte, c’est insupportable… faut que je te montre un truc », je le suis. « cette fois je crois que c’est l’apothéose, enfin tu vas me dire ». Avec ses talons hauts, je le trouve déjà bien parti. On emporte nos verres, dans la salle, il n’y a presque personne ; au fond un gamin lit une bande-dessinée avec une main dans la culotte, un ado renifle une étagère, une femme face aux nouveautés semble ahurie par un ouvrage, un vieil homme parcourt avec des mains tremblantes une revue scientifique. C’est calme. On entre dans la remise, je m’attends au pire.
Ev’ c’est le genre de gars qui s’achetait un bouquin de fesses pour pouvoir lire derrière en cachette des recueils de poésie ou de la philo, sauf le dimanche où il préférait étaler des hebdomadaires sur les couteaux et la vie de famille. C’était le résultat, après quelques années d’un idéal trompé, mais y en a-t-il d’autres ? On lui avait dit à Ev’, la bibliothèque comme tu la vois, elle existe que dans ta tête ; il avait répondu : mais on vit d’idéal et on meurt de réalité, non ?
Ev’ se tourne vers moi, le bras droit tendu à quelques centimètres de mon visage, exhibant entre le pouce et l’index un poil brun aux circonvolutions désarmantes.
(à suivre)

