jointures courbes (élément 1)
de l’autre côté des choses
il y a un néant discret
et rétractile
comme un tunnel
de l’autre côté des choses
il y a un néant discret
et rétractile
comme un tunnel
rêve robe rouge
orbe jour vers
nuit bleu vie
On a raison de dire que pour séduire une femme, le mieux, c’est d’être déjà accompagné. Depuis que je suis avec F, je ne cesse plus de faire des rencontres.
Nous entrons dans un élégant restaurant de fruits de mer. De longs miroirs multiplient partout les lumières. J’aperçois très vite la chevelure soyeuse d’une femme dont l’élégance des gestes, la douceur de la joue qui se laisse deviner lorsqu’elle détourne la tête achèvent de me séduire. Elle semble d’humeur gouailleuse, sa légère cruauté lui va très bien. Je l’indique à F qui déguste ses crevettes en se léchant les doigts, elle hoche la tête puis ajoute que cette fille est même beaucoup trop bien pour le type qui l’accompagne. J’acquiesce en homme averti. La femme découvre mon reflet, de temps à autre elle me regarde avec amusement.
- ch’est bon hon truc ? gloup
- euh, moi j’aime bien
- je peux goûter ?
- tiens…
- gloup… mh, c’est bizarre…
- et tu m’en prêtes une, de crevette ?
- non. Pas question. Tu vas encore la tripoter pour faire des trucs dégueus
- c’est pas vrai !
- je te crois pas
- bon, ben pour la peine, je vais au toilettes
- quoi ?
- héhé et je me demande bien ce que je vais y faire
- je vais te dire : t’as tout juste le temps de trouver un mot gentil pour que j’oublie ta muflerie
- haha
En sortant des toilettes, je remarque que l’homme qui accompagne la femme soyeuse a disparu. Profitant de son absence, je m’approche d’elle et je lui glisse d’une voix suave tout en m’asseyant tranquillement :
« écoutez mademoiselle, il fallait que je vienne vous féliciter : enfin vous êtes seule ! », je la regarde plein d’une joyeuse ferveur. Sur la table je rapproche doucement ma main de sa fourchette dont je caresse amoureusement le dos à deux doigts délicats, « vous méritez beaucoup mieux que le rustre qui amuse votre solitude ». Elle regarde avec curiosité. Je passe ma main au dessous, serrant à peine les doigts de métal dans un jeu de passion sensible et de timidité brûlante « vous sentez bien qu’on va s’entendre tous les deux », elle écarquille les yeux, elle ricane. « vous allez voir comme la vie peut être folle ensemble », je m’apprête à porter la fourchette à mes lèvres pour un tendre baiser… elle penche la tête, jouant avec la pointe de son couteau, F me répond :
- essaye de me piquer une crevette, juste une, tu crois que je te vois pas venir ? Tiens d’ailleurs, je les bouffe toutes, srcouch, glourp, smortch, hoila, mainhenant fi hu heux, gloup, tu peux galocher l’assiette et lécher la cuillère !
- Enfer ! raté !
- et si tu t’avises encore de draguer une inconnue devant moi… », elle tend l’index vers la fourchette « c’est avec cette main là que je viendrais te féliciter
- ah, euh, bon je vais juste lécher ta cuillère alors…
- tu insistes, d’accord, mais pas ici
- oh !… j’aurais du me douter qu’en t’invitant là, la note serait salée !
- continue et tu comprendras pourquoi on appelle ça la douloureuse
- euh, mon cœur, tu veux un dessert ?
(elle finira par avoir ma peau)
Nuage de bruits en déplacement, brouillage… parasites radio,
Jour.
Rancune, allongement du bras, silence,
Pensée au berceau, image de rêve…rien,
Souffle, colère lente, dégagement des couvertures
Froid
Marche en mode minimal, froid.
Porte, main au jugé, ouverture
Pong, aïe,
Salle de bain, blanc, jour
Abandon du linge de nuit, mode minimal
Douche, eau froide… recul
tiède,
Visage, immersion, j’arrive
L’eau m’enveloppe
Chaude,
Tout mon corps me revient à l’existence,
Puisqu’il est là, ma pensée se gorge progressivement
Brûlante
Toutes les lisières de mon corps plongent à l’intérieur
J’arrive
Je connais l’ensemble des actes que je dois accomplir avant que l’heure tourne, car aussi
Le temps s’écoule… ça y est, je suis là
un peu pressé d’en finir, c’est pour cela aussi je ne commence pas tout de suite
et puis
allez tant pis, savon,
sans la température, la caresse remonte à la surface, glissante, j’en profite toujours pour penser à autre chose, tandis que mes mains parcourent la totalité de mon enveloppe, en vérifient la cartographie
douleur à la tête, bosse
ça picote dans l’œil, rinçage,
je suis tout à fait là, je suis prêt, j’ai tout fait pour savoir que j’étais bien là, je suis incarné de nouveau,
ou aurais-je oublié quelque chose
je sors. Serviette, buée dans le miroir.
J’ouvre la fenêtre, le monde
je suis prêt
J’éternue, je ferme la fenêtre.
Je m’approche du miroir, c’est bien lui, c’est bien moi. Oh ben j’ai l’œil gauche en émeute
La buée s’estompe, je m’approche, tiens le miroir est ébréché
Ah non, c’est l’étain ou… je scrute d’un oeil
Dans l’angle du miroir, je lis en petites lettres à l’intérieur du verre :
tnietnoB srioriM
1007-8558°N
étilauq ed nopmaT
!
(message introuvable)
…
remplacé par :
message suivant « Noyade infralucide »
mon crâne tinte comme une coupole de métal suspendue, mauvais rêve. J’ai les yeux comme des plaques de verre, les abat-jours coniques flottaient sous la surface du plafond avec des fils de perfusion piqués partout dans le corps comme sous le halo d’une méduse, pas un restaurant, un hôpital. La tête gonflée et toute molle, ou alors c’est un ventre, mais il y a trop de membres autour. Masque à oxygène, il y a deux silences puis une respiration. La plupart ne survit pas, elle me dit, ceux qui survivent sont remis à l’eau. Certains s’en sortent, on les suit à la trace pour les faire disparaître. Je lui demande de quoi il retourne. Ils pensent que le prochain, c’est toi ; tu le portes déjà. On sort. A travers la vitre je vois une femme accouche, une forme de chair sort de son ventre, plissée d’abord puis elle se tend, elle grandit, elle enfle, la femme hurle, la forme gonfle encore puis soudainement, avale la femme,le corps disparaît avec la tête, les lèvres se retournent et se referment sur les bras et les jambes
Une pieuvre s’enfuit
Pourquoi ai-je cru que F était là ? Le lit est un bain de sueurs chaudes et froides tellement salé qu’il ressemble à un escalier souterrain. Je vais aux toilettes J’ai le sentiment que quelque chose d’écœurant s’est produit.
au bout, m’indique le serveur, je la rencontre de nouveau, Lore, ses cheveux sanguin tournent comme une robe, elle a changé, son corps est comme métalysé, je me reflète à demi dedans, tu ne te rappelles vraiment rien ? je ne me souviens pas. le verre est un liquide, il va exsuder après il y aura infiltration, il y a un lien ça va te revenir, ça remonte de loin, mais le temps est contre nous, le train va partir, il faut que je me dépêche. A l’aérogare, une flottille de trains oscille enchevêtrée autour de cinq ou huit étages, je ne dois pas être au bon endroit, les trains sont ruisselants avec des algues accrochées aux caténaires. A l’arrière, l’air devient liquide. Je me retourne, j’essaie de lui dire quelque chose mais je ne trouve pas quoi. elle a un regard vers moi, le sang fait deux étoiles sur la vitre, elle se voile, les étoiles glissent vers le sol, son corps s’effondre… je ne sens plus mes jambes, j’ai manqué quelque chose, des hommes en blouse la traînent, deux tâches rouges s’allongent, je flotte, je ne me suis pas réveillé, je voudrais sortir mais le train s’engouffre. Bloqué un moment comme prisonnier dans le tube, puis il jaillit dans l’eau sale du port. La mer est coupée en deux par un fil. Je me renverse sur le siège, Je sais que le train m’emmène vers F, mais je ne veux plus me réveiller, apprendre une seconde fois ce qu’il s’est passé. Au bord de mon rêve coule la lymphe, mes testicules se serrent, s’écrasent contre mon corps pour y rentrer, appelés à remonter à l’intérieur jusqu’à affleurer sous la gorge.
Ça me revient
Salle de bain
L’ombre de sa chevelure flottait sur les dalles et son odeur. Au bas des marches, F, je n’ai rien pu retenir. Son visage recouvert d’un tissus, la robe retroussée sur les jambes, lisses qui se croisent avec des jointures courbes.
Blanc sur rouge,
rien ne bouge.
Quelque chose m’encombre, je me mouche, une sensation de malaise me secoue le corps, la gène est toujours là, j’en sens comme l’extrémité mouvante avec mon souffle. Appréhension. A deux doigts enfoncés, je pince, je tire, quelque chose de caoutchouteux bouge au fond de ma gorge, répulsion, je tire, douleur, libération : je tiens un tentacule de poulpe
Tournis…
…J’ai oublié mon sac de gerbe, ça me revient,
il était crevé, un filet sinueux et grenelé disparaît sous la bonde de la baignoire. Je l’essuie. Plus de trace, vertige. Le pommeau de douche me remue sa chevelure à la face.
Boire, je respire de nouveau.
ça me revient
Le téléphone sonne, je sors ruisselant, je décroche trop tard, c’est F, sa voix est comme métallisée. C’était un accident. Silence, silence,
respiration. Je lui dis que je suis capable de marcher, que je ne me répandrai pas. Si elle peut avaler, on peut dîner. Elle a mal, la tête lui manque encore. Elle me demande si on sera mieux après, bien sûr que non, on sera plus mal encore, mais souffrir ensemble c’est tout ce qu’il nous reste… on se retrouve comme l’autre fois… ou ailleurs, tant qu’elle est là ça revient au même.
Miroir… hâve, cernes noires, ecchymoses, lèvres coupées, je n’ai jamais eu une figure pareille.
ça me revient
… conscience… vase… lourdeur, sensation liquide à l’intérieur… conscience, événement connu, nausée… maintenant assis, mauvais tournis, des images… gazes oranges dans la poubelle, défaut du miroir, escalier vers le tube… souvenirs, nausées, maintenant debout, chancelant… robe rouge évasée sur le rêve, mouvements en appui sur le mur, fuite d’un objet luisant entre les voies… salle de bain, souvenirs, son corps sous les draps… saisie du sac vert, dépliage,
recroquevillement
silence…
silence… déjà mieux, mais insuffisant… respiration
silence,
silence, sensation de vide intérieur, soupir
c’est fini, simplement ivre et crevé maintenant
dans le sac la masse liquide couleur de sang s’est répandue en étoile à peine formée avec des taches blanches dedans comme un avorton à forme humaine, la chair à vif, des taches noires à la place des yeux, la bouche coagulée qui tortille sur la banquette de l’hôpital,
rouge sur blanc… mon âme est dans le même état que le sac, qu’il vient de retourner un instant avant. Tu n’aurais pas du revenir, elle dit. Je n’en reviens pas. Puis on regarde le médecin qui masse l’être informe, de fines plaques de peau s’en détachent… tout fout le camp, il se tord, il suinte, on dirait que ça remue à l’intérieur. On sort du bloc, je lui promets de ne pas la laisser tomber. Là-bas, n’essaie pas de parler, ça me couperait les jambes, elle ajuste un gant , je vois des bris de verre dessous, cette fois c’est mon tour, j’espère que je n’ai pas trop perdu la main.
Je respire. Je me relève, mon bras passe au travers du lavabo, je chute, ma main est luisante, je reconnais mon visage dedans, je peux l’écraser entre mes doigts… de l’autre côté des choses, il y a un néant discret et rétractile comme un tunnel, ses jambes sont comme des aiguillages, mon dos comme une plaque ouverte sur la nuit.
Je ressors des toilettes,
un aquarium à l’entrée et des miroirs partout dans la salle, jusqu’aux mouvements polis et métalliques du plafond, les serveurs ondulent entre les tables, derrière F sur le mur je vois la chevelure d’une femme qui pourrait être tant de personnes dans tant d’endroits. Sa robe lui tombe si bien. Le brouhaha fait des filets de bulles, avec des sons de téléphone. L’une de ses crevettes était tombée dans mon verre, il avait débordé, les têtes et les carapaces formaient un monticule dans son assiette. Pincée entre les doigts, je lui exposai scientifiquement pourquoi la tête de crevette ferait un magnifique engin spatial et ce que nous pourrions y faire cachés tous les deux à l’arrière. Le serveur était derrière moi, elle éclate de rire.
Elle se relève, j’ai l’impression de n’être qu’une projection de son regard. Elle se relève, elle a une sensation de déjà vu. Un téléphone sonne, comme ça tu rêveras un peu de moi, je serais moins jalouse…. L’air est humide, il pleut, je t’appellerai…
Nous irons à la gare, je ne dirais plus rien, le temps passera trop vite, nos mains se dénoueront, le bras ravisseur du train l’emportera, traçant dans son double sillage ferré l’échelle abattue de nos nuits, dont les marches s’enfoncent au loin , où l’on s’allonge pour mourir, je verrai deux lueurs rouges s’éloigner, je sentirai dans mon corps l’envie de se retourner sur lui-même … je n’ai rien, elle dit une main sur le ventre. Elle retrousse les lèvres pour sourire va pas comprendre tout à l’envers, pas la peine de te faire un sang d’encre ; tu t’en sortiras… tu m’oublieras…, elle se mord la lèvre, elle a du mal à se retenir.
tous les trains se jètent à la mer et la mer se jète dans le vide,
… mon cerveau est logé au cœur de ma main, mon corps tout entier se délie pour saisir mon verre salé et cristallin, je suis l’entité couvrante qui épouse l’objet pour l’extraire de la masse informe de l’univers, je peux m’enrouler autour, tout mon corps reconnaît l’objet, mon cerveau est préhensile, ma pensée est amoureuse, je ne fais plus la différence entre réfléchir et embrasser, mais je sais qu’il est des enlacements mortels, d’autres qui provoquent d’horribles céphalées.
Boire. Quelque chose en moi est englouti
Miroir… c’est bien moi. Je n’ai pas de cloques sur les bras et les jambes.
juste un mauvais rêve, fatigue
je retourne dans la chambre, je jète un dernier mouchoir dans la poubelle, il y a des étoiles opaques et filamenteuses entre les objets.
Je me recouche, sa chevelure nage entre les draps et son odeur.
Juste un mauvais rêve, dormir pour oublier ou l’inverse,
tout aura disparu demain