Errant
Qu’est-ce qui change véritablement, ou effectivement ou,
j’éternue
n’importe comment,
n’y a-t-il qu’une projection de ma pensée, si je deviens moi-même le signe, si je me fais signe, est-ce moi que je vais rencontrer, qui d’autre pourrait répondre à cet appel, vais-je me retrouver vais-je, me surprendre, vais-je me reconnaître, se pourrait-il que je me manque. Le sang s’écoule de mon front je le sens, mais balayé par la pluie sa dilution doit être immédiate, le signe que je porte ne laisse aucune trace, mon sillage est invisible, pourtant,
pourtant j’ai bien vu précédemment, et malgré l’averse, j’ai bien vu des tâches de sang sur le sol. Porterais-je le signe dont un autre, une autre tiendrait la piste, l’indice qui remonterait jusqu’à moi comme évidence non pas de moi mais d’elle. Je ne suis jamais un signe pour moi-même, ce que je ressens constamment de moi ce ne sont jamais que des indices. De ma présence, de ma personne, sans comprendre de quoi, de qui il s’agit. Comme ma voix sont étrangères. La vision de mon corps me laisse bien croire que je suis là, qu’il y a quelqu’un ici, mais hors de toute compagnie je n’ai plus rien qui me désigne. Mon dos n’existe pas sans la main qui le caresse, mon dos est un gouffre ouvert sur le gouffre de la nuit, soumis aux sensations liquides des doigts filamenteux de pluie qui s’immiscent froidement, il devient une pellicule spongieuse et transperçante, rideau suintant glacé couvrant de sensations miroirs comme l’eau donne aux trottoirs des lueurs de ciel. Hors de tout regard, je n’ai plus de visage. Décapité crevasse où flottent deux yeux sans orbites. Que suis-je, ce sont toujours les autres qui me font signes, je suis toujours un signe pour les autres. Il suffit d’être tatoué pour rendre l’appel évident. Ou blessé, mais ce n’est pas le même. La blessure attire le prédateur. Ou bien. La confusion qui fait baver les façades sous l’eau d’acier des grilles m’inonde l’intérieur des os jusque sous l’ombrelle et les lampadaires font des méduses sur les trottoirs, je suis un passe-muraille filamantaire. J’éternue. Je souris. Etrangement. Qu’ai-je voulu dire. Les rues se déplacent ou bien c’est moi. J’entends le ressac de l’océan dans le passage des voitures. Si j’ai vu le sang avant de marquer le signe, serait-ce que j’irais en sens contraire du temps, que j’irais dans le passé de l’autre recueillir l’avenir de ma blessure tandis qu’elle dessinerait mon passé de son futur. Je.
Je. Le temps ne semble plus avoir ni début, ni fin. Ma perception s’est tellement gorgée d’eau qu’elle déteint sur les parois. Quel est ce signe dont je me suis barré le front, me serais-je frappé d’interdit, ou bien, ou bien, seuil de mon incompréhension, ce signe serait-il incomplet.
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Une barre. Ce pourrait tout aussi bien être un 7 qu’un L penché. Tout se retourne. Comment savoir. Ou peut-être ai-je erré trop longtemps, je ne distingue plus l’être et lettre, mais comment faire maintenant parce que c’est bien à la suite d’un texte que je me suis fait la marque dont la trace préexistait sur mon chemin, c’est bien à la suite d’une marche que j’ai trouvé ce texte dont le fil menait pas à pas à m’ouvrir au signe. Je sais bien que je me suis égaré, les mouvements de l’esprit ne sont pas ceux du monde, à vouloir entrer uniquement dans l’un ou l’autre, on se jette dans l’inconnu. Si quelque chose vient à émerger, à apparaître ce ne peut être qu’à la frontière des deux, à ce point où ils ne sont plus chacun qu’une ligne de frottement animée par un autre qui ne comprend rien aux deux, à ce point de contact où le signe se fait corps, se dessine en frontière courbe, discontinue entre la pensée et le monde, à cet endroit où la plume tâche le papier de lignes, où le pied frappe la flaque du monde dans le fil de sa marche. Une marche, une trace, un signe, un texte.
Le signe est toujours une frontière, un rebord. Il tranche dans le réel, il sépare. Le dessin de la lettre est une frontière courbe, un nœud. La marche d’une écriture est une suite de frontières mobiles, serait-ce un entrelacs au centre duquel le sens comme un insecte viendrait se prendre, par erreur, par hasard, par illusion, vibrant dans la colle des mots.
Peut-être parce que la pensée ne se voit pas venir dans le miroir du monde.
Si je superpose le souvenir de mes balades, si je superpose les textes de mes marches, vais-je créer un escalier, vais-je tisser une toile,
trouverais-je un au-delà, ou prendrais-je quelque chose au piège. Résisterais-je
au désir de me jeter dessus, de l’emmailloter, de le mordre et de le dévorer. Résisterais-je
à l’envie de me jeter dans le vide.
Ou est-ce le vide qui se jettera sur moi.
Depuis que je porte le signe, je sais que je suis arrivé au bout de ma balade mais je marche encore, de ci, de là. Errant. Flottant. Je ne regarde plus les rues, je regarde la pluie. Je sais que je suis troublé par la rencontre, que j’aimerais retrouver cette présence. Se pourrait-il que l’on se retrouve sans rentrer dans un territoire qui en nous révélant à nous-même, nous ferait aussitôt disparaître. Par un temps exactement à l’opposé de celui fracturé qui causa dans un univers si lointain maintenant qu’il semble davantage provenir d’une légende que du souvenir, ma sortie hors du lieu amourant où vivait Frimousse.
J’éternue encore, je me mouche, je frissonne comme englué, je sens par picotements la crève monter dans la crevasse de ma tête, et ma blessure s’alourdir
Tout est si loin, je ne me suis jamais senti aussi seul. Je ne me suis jamais senti autant nulle part. Autant ailleurs. Etre moi-même le signe à ce point de conscience où la vérité n’existe plus que comme projection faussée d’un indice mue par l’illusion d’un mensonge. Je suis dans une impasse. Le mur était tellement enlacé de nuit que j’ai failli m’y heurter.
Il faut bien croire si mon attention me guide vers quelque chose, que d’abord cette chose se distingue. Par quelque chose qui lui fait fausser compagnie au fond indifférencié où mon regard passe sans s’arrêter, à l’ensemble des choses auxquelles je ne prête aucune attention. Comme si elles étaient toutes solidaires, prises dans un mur informe et cimenté, je suppose, par un mortier de vérité, puisque la vérité fonde des certitudes dont on fait les briques des civilisations. Ce qui est évident est invisible. Devrais-je en déduire que la vérité n’existe pas.
Quelque chose de faussé, c’est toujours le défaut que l’on repère, qui ne peut être faussé que par la projection que je fais moi-même d’une illusion, pourquoi quelque chose serait différent, illusion d’une différence, ici ou là qui dessine un ailleurs, par indice, par trace. Informe, mais non plus par monticule, tas ou bloc comme le mur, mais par infimes, éclats, déchirures ou taches. L’ailleurs que je repère est toujours le signe d’un défaut, le trou dans le mur, la rouille sur le poteau, la blessure sur la peau.
Et c’est pourtant là que j’appréhende un puits de savoir où je sens battre quelque chose de vital. Devrais-je concevoir un au-delà, devrais-je comme sur l’envers noir du monde imaginer à l’origine de ce défaut, une intention. S’il y a quelque chose d’autre que mon fantasme, si mon fantasme se nourrit d’un autre pour se déployer, de quoi d’autre pourrait faire sens une illusion faussée si ce n’est susciter au travers du mur opaque de la vérité, un appel. Un appel vers une certaine intelligence capable de le recevoir. N’y a-t-il pas entente préalable, que puis-je supposer de cet au-delà, est-ce une conscience, aurait-il emmuré le monde de vérité à seule fin de pouvoir créer l’intelligence par défaillance. Sont-ils plusieurs. Une nuée. Conscients comme des mouches
Si la fissure qui lézarde le mur est le défaut qui rend le mur tolérable, qui le sauve de l’effroyable perfection, non plus plein, suffocant, fermé, mais entrouvert, ce signe appel de mon intelligence est-il l’appât où se jette ma pensée croyant mordre, croyant échapper tandis qu’elle s’enfonce, assurant la plénitude du mur par désir de la crevasse. Les fissures existent-elles à l’état naturel sans plus rien qui les constitue qu’elles-mêmes. La décharge comme horreur sensible, n’est-ce pas la fusion du mur, du tas, du monticule avec tout ce que l’on peut concevoir de morceaux, de débris, d’éclats, d’infimes.
Il y a une porte rouillée au coin du mur à côté d’une poubelle. J’actionne la poignée. Elle s’ouvre.