l'ombre au bout de la rue

l’ombre au bout de la rue (1/4)

La rue s’écoule à travers moi. Immobile, fluide, passante. Je la traverse au plus près d’elle-même, au plus près de moi-même. Je ne fouille pas l’intérieur des choses, je ne descend pas dans mon esprit. Je suis le fil étroit de la surface du monde rencontrant la surface de ma conscience. A ce point de flottement, une pensée reste fréquentable. Fluctuante et liquide tant qu’elle se courbe dans le courant, tant qu’elle affleure. Le monde glisse le long de mes yeux, défile sous mes pas. Il se renverse dans l’écarquillement opaque des flaques. Vision de mon regard, la minceur du réel tremblant sur la rétine d’eau entre des paupières figées. Les reflets ouvrent dans le sol des poches de monde dont le ciel n’atteint jamais le fond. Mon pied si. Le fond du ciel flotte au-dessus d’un mur. Se pourrait-il que quelqu’un marche sur la flaque de mon regard. Les trottoirs sont ruisselants, la rue noyée de pluie. Il semble qu’un temps ralenti gouverne leur mouvement. J’allais quelque part certainement, mais cela n’a plus beaucoup d’importance. Je ne suis pas vraiment là. Je le ressens dans le mouvement de ma pensée qui s’écoule aussi. Les trottoirs font de petites vagues scintillantes, je dégouline. Des fils d’eau tombent des gouttières dans l’éclat des néons. Gerbes d’étincelles humides, bris de couleurs liquides dans le rideau déferlant en queues de comètes éclaboussantes. Des étoiles d’eau jaillissent sur le trottoir comme si quelque chose avait crevé la surface de l’autre côté. Dans l’aura des lampadaires soluble et effervescente mille gouttes remontent en fusant vers le sol. J’ai les pieds collés au toit du monde. Le ciel est au centre de la Terre, je marche sur la face intérieure du globe. Le sol recouvre l’horizon de son couvercle, suspendu par les pieds à l’enceinte horizontale je pose mes mains à terre. Tout le vide de l’espace se dissimule sous l’écorce. Je suis juste de l’autre côté du néant.

je me remets en marche, ma pensée se dissipe de nouveau, le ciel reprend sa place.
je ne dois pas m’arrêter si je ne veux pas me perdre.

paragraphe de confort visuel
Dimanche 17 décembre 2006

l’ombre au bout de la rue (2/4)

Aller n’importe où… j’ai l’impression de n’être plus en moi-même, juste un accident, une suite aléatoire d’idées à la fois irréelles et indubitables exactement comme cette rue se déploie dans la brutale évidence de son déjà là. est-ce cela, le présent ? qu’est-ce que je vois, qu’est-ce que je vois vraiment.. qu’est-ce que je cherche ?… je suis un passant, ma condition me condamne à disparaître continuellement. Je porte deux objets qui me constituent ; mon manteau, mes clefs. J’en ai cruellement conscience, mon manteau est trempé, j’ai oublié mes clefs. Si j’allais quelque part, je serais quelqu’un d’autre. ne serait-ce que ce moi contenu dans mes clefs… chez moi, cette émotion qui s’ajoure : « c’est bon de se retrouver chez soi ». ce n’est pas chez soi que je retrouve mais soi. Soi avec deux qualités cruciales ; sec et chaud. La pluie redouble, je m’arrête de nouveau. Il n’est plus nécessaire de marcher, je n’ai qu’à regarder la pluie pour avoir une impression de vitessese rendre, quelque part. Une capitulation aussi, le quelque part possède par avance le moi que je vais lui, me, donner. C’est toujours un autre moi que je vais retrouver, ou que j’évite. En marchant l’étrange augmente, je penche mon corps en correction de l’oblique que me renvoie l’averse. Ma carte du temps est territoriale, elle ne suit pas un battement continu. Le temps que j’habite, c’est toujours un espace.Pour cette raison, je suis capable de faire des sauts comme « foutredieu, c’est pas vrai, il est déjà 21h !, merde Frimousse qui m’attend pour la pitance ! ». Mon sens du temps est gouverné par le territoire, d’un lieu à un autre je vais de moi en moi, je nie le temps. L’identité que je prends pour me déplacer est abandonnée dès que possible. Mais en marchant penché de l’autre côté le déséquilibre déforme à la fois le temps et l’espace…quand je suis en avance, je commence à baguenauder pour ne pas me rapprocher d’elle trop vite, pour vivre cette montée, du temps qui me fait disparaître, le trajet, vers le temps qui me révèle, le lieu ; je ne le suis pas encore mais au bout du chemin il y a ce territoire qui fera de moi l’amant. Je m’éloigne d’abord pour le plaisir de me voir capituler sous le joug de mon impatience, qui me rendra si précieux l’instant de suspend qui accompagne le silence après la sonnette. Qui me rendra si cher le baisé à l’instant du départ. Sortant je me laisserai reprendre par mon identité de voyage. Le temps enfermé dans une poche de territoire. Vécu comme une étendue. Le présent de mon amante n’est pas le présent du monde, c’est la présence de son corps. Elle possède un instant unique qui dure tout le temps de sa présence, l’instant de sa présence.

Je vis toujours dans un temps spatial, sauf maintenant que je marche

mais je ne sais toujours pas pourquoi

paragraphe de confort visuel
Mardi 2 janvier 2007

l’ombre au bout de la rue (3/4)

Marchant.

Cela fait maintenant… un certain temps,

que je reconnais par ce sentiment d’une sorte de première fatigue qui n’est que l’envers d’une habitude, d’une habituation, d’un habitat du mouvement. Je connais bien, je peux tenir des heures ainsi, plus de six, peut-être plus de huit, je n’ai jamais su compter. Cette étrange fatigue est le signe d’une éternité avenante, elle me réchauffe d’une immensité. L’effort n’est plus sensible, le monde et moi nous reconnaissons dans ce geste, je marche plus vite. Je peux marcher plus vite encore mais ce n’est pas désirable à l’instant. Les lumières projètent des toiles d’araignées dans mes yeux où chaque point redessine une autre toile dans les couleurs mélés des batiments, des devantures, du ciel ou du sol. Je vis un territoire instant qui m’appelle de son au-delà déjà là. Que je comprends,

que je ne comprends pas. Dans ma sensation liquide où l’averse joue avec la nuit sous les lampadaires des noyades de couleurs et de formes, j’entre, je vis un monde trempé, halluciné, évident et réel. Je suis dans la rue comme dans une territoire à part fait de poursuite, de temps fuyant mais qui ne m’échappe plus. Quelque soit ma vitesse, ce temps fuyant est mon univers, je bouge avec lui comme une créature d’eau glissant sous la pluie. Je suis passant la rue qui passe. L’inconnue de la rue accueille l’étrange de mes pas dans l’insolite naturel d’un cours aussi évident qu’impossible.

N’allant nulle part, mon présent est celui du monde. Mon identité ne peut se poser en aucun lieu, elle vit sous le manteau. Flottante, transitoire. Je n’ai plus d’amour, je n’ai plus d’ami, je ne suis plus très sûr de qui je suis. Je crois traverser la rue mais c’est le temps qui me traverse. Le vent me rend sensible la marée de ces instants qui me viennent se figer sur le visage et aussi deux flaques qui grandissent sur mes épaules, une autre à l’intérieur de mon crâne, juste sous le sommet. Froid. Dans l’élan de ma mobilité je ne cesse pas de me figer, je ne cesse pas de me quitter. Ce qui grandit toujours en moi, c’est mon passé qui s’efface, c’est mon passé disparaissant. Grandissant de vouloir m’avaler, m’effacer, me disparaître. Il me suffit de me retourner, de revenir sur mes pas pour le sentir, pour éprouver une inversion, une répulsion. Je laisse une invisible trace dans mon sillage, lisible par moi seul. La trace de mon passage, la trace de mon passé. Revenir, c’est revenir au même, je vois bien que je m’y refuse, que je veux le fuir, je ne peux rien faire d’autre qu’aller toujours plus loin.

Je reprends le cour de ma marche. Avec un regard inquiet en arrière. Avec un regard happé en avant. Il y a quelque chose là-bas, juste au bout. Quelque chose qui s’agite, invisible

et vital

paragraphe de confort visuel
Dimanche 14 janvier 2007

l’ombre au bout de la rue (4/4)

Traversant une autre rue, je crois reconnaître le graphitis d’une silhouette de femme sur un mur délabré. Je suis déjà passé par ici dans le courant d’une autre nuit. J’étais perdu aussi. Par assaut du souvenir, les labyrinthes de mes balades nocturnes me reviennent. J’en arrive à penser qu’en marchant, c’est toujours à la rencontre de son passé que l’on va. C’est lui qui me fait face maintenant. Quelle direction vais-je prendre, quel passé vais-je choisir maintenant. Est-ce le futur qui me pousse ou le passé qui me rappelle. Le temps, le temps, serait-ce à chaque fois la projection de mon passé dans un nouvel horizon. Le futur serait-il un gouffre recouvert d’un miroir. Je n’irai pas prendre cette ruelle où m’invite cette ombre de fille. Ou alors… ou si. Tant pis. Ce que j’ai cessé de quitter depuis plusieurs heures me hante de nouveau.
Mon retard, sa colère, mes excuses piteuses, sa colère, la porte qui claque, la pluie, j’ai oublié mes clefs, la rue. J’avais pourtant une heure d’avance dans le monde que j’habitais avant, avant de prendre conscience que j’aurai deux heures de retards en rejoignant celui où elle m’attendait. C’est toujours effarant de constater à quelle vitesse rigoler avec des amis fait tourner l’aiguille sur le cadran. Il doit y avoir une association, que le temps se nourrit de nos conneries comme un goinfre, parce qu’après tout, c’est bien lui qui apporte le dernier sarcasme avec la mort. La mort, est-ce cela que je cherche… je ne crois pas. De rentrer dans les traces d’une ancienne marche me dédouble, mon errance se multiplie. Quelle est l’étrange volonté qui m’anime à allonger sans cesse le pas vers plus loin tandis que mes vêtements chargés d’eau font le poids d’une armure. Pourquoi aller toujours plus loin vers le bout de la rue, est-ce seulement pour perdre continuellement mon territoire, pour ne plus être qu’une forme sensible en mouvement,
ou est-ce pour trouver quelque chose.

D’être sans quelque part ne signifie pas que je suis sans destination. De me perdre ne signifie pas que je me perds. A bien ressentir, la condition de mon errance sous l’averse requiert une perpetuelle absence de territoire, elle implique que je ne peux pas demeurer plus d’un instant dans un même lieu, que je cesse le plus possible d’être moi-même. Mais d’être marchant me retient aussi dans la constante projection d’un ailleurs, même s’il n’est plus désigné, même si c’est nulle part. A l’inverse d’aller quelque part vers un moi, vers un lieu défini, je vais ailleurs vers un autre indéfini.Le temps que j’habite est le temps continu de la rencontre. Je ne joue pas à me perdre au hasard des rues. Mon errance possède un sens, me perdre n’est pas la quête de cette marche, me perdre est l’exacte manière de me diriger dans ma quête. Pour aller à la rencontre, ça ne peut être que la rencontre de l’autre, je ne vais pas parfaitement n’importe où, au contraire je choisis à chaque croisement la direction la plus autre, et seulement par conséquent la plus égarante. Je ne me perds pas, je cherche.

L’autre. Cet impossible moi, qui ne peut habiter qu’un impossible territoire, que je ne peux découvrir que par un impossible chemin, non repérable par une carte, mais par une piste. Je ne m’égare pas, je suis en chasse d’une créature de légende, le dernier monstre fantastique : l’autre.

C’est pour cela que je continue de marcher, je pense, malgré la loudeur du manteau et les plaques humides qui s’infiltrent dans ma chair froidissante.

paragraphe de confort visuel
Jeudi 27 septembre 2007

l’ombre au bout de la rue (5/4)

Il n’y a peut-être pas cette ombre de moi qui furète dans toutes les rues alentours, rôdeuse de fourches et de passages perdus, témoignante aux griffes rétractées de tous les instants volés à ma conscience, peut-être pas, mais quelque chose de moi pourtant traîne là-bas, étrangère multipliée explorant tous les mondes possibles naissant et mourant sur les bords mobiles de ma vision, sur les angles morts des croisements dont la silhouette s’efface continuellement à la bordure
je marche
je sais que je me rapproche à chaque pas d’un ultime voyage, ma dernière balade
la balade sans retour,
il suffira d’un pas de trop
ou d’une lame
est-ce pour ce soir, ou vais-je revenir encore
est-ce pour ce soir, je marche
Je ne cesse pas de me fuir, je ne cesse pas de me quitter, je ne cesse pas de me faire autre. De la même manière, l’allongement de mes idées suppose dès leur émergence la révélation que je ne comprendrais qu’à la fin de l’énonciation de ma pensée, je marche en projection de moi-même déjà là revenant, j’avance, je suis en avance, je suis en avance d’un retard sans quoi je ne marcherais pas si vite. Des rues. Des suites de rues désarticulées au sein de la machine urbaine, qui s’étend pour se perpétuer, se reproduire sans fin. La ville n’est pas une femme, il n’y a que les imbéciles arrivistes pour oser une telle foutaise, dans l’espoir de la séduire, de la forniquer, de la vaincre, mais ils n’atteignent jamais que le spectacle de leur fantasme. La ville est le reflet du cimetière, comme il enfonce dans le sol l’abris de ses occupants faisant rejaillir sous les étoiles les stèles fondamentales, elle élève des tombeaux verticaux plantant profondément en terre les murs anonymes et rugueux de nos insignifiances. Je marche. Je vis dans l’anticipation de l’autre que je projète pour qu’il me revienne. A chaque pas je suis ce que je deviens. Les rues n’ont pas de sens, elles s’écoulent lentement sous le long goutte à goutte de mes pas. Je suis déjà au bout de cette avenue tournant sur la gauche, disparaissant derrière le mur. Je suis déjà encore passé, toujours présent, toujours présent.
Et je songe maintenant que mon futur est derrière moi, me serais-je trompé, c’est lui qui me porte, c’est lui qui me pousse, c’est lui qui s’acharne à me faire sortir du passé grandissant avec les secondes. C’est mon passé que je franchis face à moi, projetant au bout de la rue cette part d’identité qui permettra d’y parvenir, revenant sur des pas que je n’ai pas encore accomplis. Je lutte contre le souvenir vorace qui me retire tout ce que je ne suis plus. Qui me convainct de moi-même en me supprimant.
Mon présent incompréhensible est l’aire de combat entre un passé qui m’illumine pleine face comme un phare et un futur ouvert dans mon dos évidemment aveugle me tenant hypnotisé par l’idée qu’il y aurait quelque chose derrière ce phare
comme une ombre
au bout de la rue

paragraphe de confort visuel
Vendredi 11 janvier 2008

l’ombre au bout de la rue (6/4)

Marcher
marcher modifie
jusqu’à muer en mobile réfléchissant
passant le moment préambulaire, l’unique trajet, nécessaire à se chauffer les jambes quittant l’espace de triage vers une première direction, à rôder tous les rouages de la machine, gagnant peu à peu sa vitesse et le lieu d’où, sortant des circuits routiniers de la ville, s’ouvre l’horizon du voyage vers un ailleurs impossible,
comme un train sans rail et sans destination
remettre la main sur la caténaire
s’engouffrer à la suite du temps qui passe
que la pensée se lasse de ce que la vigilance suscite de curiosité, qu’elle s’échappe de la captivité conduite par le défilement continuel des formes, qu’elle se détache du paysage
dès que facétieuse elle commence de reculer, de trébucher ou d’anticiper d’un pas sur la marche. Puis de plusieurs. Jusqu’à devenir songeuse, s’offrant de plonger ou de s’évaporer. Pour revenir soudain après un laps indéterminé face au décor devenu méconnaissable.
La pensée replonge. A chaque cycle la perte de vigilance augmente, à terme je n’hésiterai pas à descendre l’escalier au bout, ou à vérifier si la porte en métal rouillé là-bas ne serait pas ouverte par hasard. Les frontières de l’identité s’amenuisent sous l’apparition d’idées de plus en plus étranges, de plus en plus sauvages, portées à tenter toutes les fécondations et tous les crimes. Les frontières de l’identité se propagent sous l’effet de la nuit invitant par sa pénombre à s’étendre au delà de soi. Je ne suis pas moi-même de la même façon lorsque le soleil écrase partout mes contours sous sa lumière. Même trempé, parcouru de sensations froides, la nuit offre une robe plus vaste comme si je sentais déjà le monde à plus d’un mètre devant moi. A plus de dix mètres. Il suffit d’être seul sur toute l’étendue du regard. Toutes les foules sont cannibales. Il suffit contre cela d’une nuit froide et battue de pluie. D’une nuit de gel. D’une nuit hostile.
Je suis, voilà le sentiment continu alimenté par le fil de mon passage, je suis marchant, est-ce que ça fait trois ?, mais aussi pensant, pensé, marché. Je me deviens de plus en plus étrangers, tout ce que je retrouve de moi se tient dans une émotion centrée diffuse me faisant reconnaître pour étrangères ce qui doit être moi. Je me reconnais par l’étrangeté que je me cause. Et le monde suit un même cours, passant, penchant, penché, passé.
Au plus profond de la marche, s’arrêter ne fait plus de différence, cela revient à observer derrière la vitre d’une voiture un point lointain mettant longtemps à quitter le paysage. Peu importe que la soudaine contemplation s’exerce sur un objet proche.Une fois perdu, la géographie devient dysclidienne.
Un lampadaire. Comme ébloui par une lumière trop vive, est-ce bien moi ? La sphère se mettrait à dériver dans l’air nocturne, je la suivrais. Al’inverse je sais que dans une rue noire, j’aurais tendance à m’attarder. Comme si au long des trottoirs, les ampoules illuminaient les noeuds de cette toile dorée urbaine que l’on aperçoit du ciel. Comme si mon cerveau poursuivait une aimantation instinctive accrochant le fil tenu de sa pensée en déployant un invisible mentographe. Passant de réverbère en réverbère et changeant instinctivement de démache dans le couloir d’une ruelle aveugle. Il y a quelque chose derrière cette lumière. Une illusion peut-être. Mais si la vérité est un cas particulier du mensonge, alors l’illusion peut être une vérité qui s’ignore. Un indice. Ou aurais-je confondu ?
Quelque chose.
Qui…
bouge ?
Qui arrive. Il y a quelqu’un.
Qui approche. Au plein nulle part de la balade, toute rencontre fait un bruit de tonnerre. Quel destin contraire a pu frapper cette personne pour l’entraîner si loin de sa route au milieu de la mienne. Se pourrait-il ?
Elle est à plus de dix mètre, je sens déjà son danger. Ses pas font les bruits du marteau qui enfante des armes. Je crois qu’elle vient.
vagadombreuse et féminine
elle passe
elle passe
J’ai manqué son visage. Quelque chose est tombé.
Il y a des tâches de sang sur le sol.
Il y a un papier sur le sol. Des lignes.
Et du sang.
« Dans un monde de pierre… ».
Devrais-je l’appeler pour lui rendre…

« Dans un monde de pierre
Aux visages figés
Et aux regards morts
Tout est immobile »

Le lampadaire est toujours au zénith

le suivant semble en être à l’aube

paragraphe de confort visuel
Vendredi 18 janvier 2008

l’ombre au bout de la rue (7/4)

A l’aube d’un autre lampadaire.

Je pose mes pas quelque part dans la turbulence de l’autre

d’une autre

je traverse son sillage. Remouds. Quelque chose d’autre me traverse que je ne parviens à élucider. Je me retourne,

je chancelle.

Elle a disparu mais j’entends encore le rythme de sa marche quelque part.

Ou bien c’est le battement de mon sang dans les tempes. Comment savoir.

Un courant froid m’inonde le pied. Penchement de la tête, épanchement de la pensée, l’image mentale de sa disparition manquée ne cesse de me revenir, noir sur gouffre de noir enseveli. Dans l’étang d’une flaque, dans l’étant d’une flaque, mon pied noyé assombri séparé de moi par mon reflet où telle une ombre ondulante je suis de n’être plus qu’un manteau lourd et noir liquide laissant chuter de moi ces gouttes qui brouillent mon visage et confondent mon image sous le crible de mon regard qui se dilue de ne pas se voir. Au coeur de moi-même je ne sens plus rien. Perdant pied je me retiens à ma main. Poche. Papier. Je sais. Qu’il n’est pas possible de croiser quelqu’un à cette heure sans que le hasard ne s’échange un instant avec l’erreur, la faille et l’accident. Je retire le papier

« … L’effroi saisit
Ton coeur glacé
Ses éclats brisé… »

je le froisse, je le cache, je jète un dernier regard en arrière, je reprends ma marche comme si je fuyais. Je ne sais plus où j’en suis de moi-même. Quel est ce passé que je voyais devant moi ? Tout m’est étranger. Quel est ce futur qui tremblerait derrière ? Fuyant, fuyant, je sais que je cherche à ouvrir le monde des possibles de la façon la plus vive, la plus chaotique, la plus ample dans un unique impérieux désir ; que, ce que je poursuis ne ressemble pas à ce que je quitte. Mon esprit se fige soudain avec mon corps. Et si… Et si. Je venais de rencontrer l’Autre. Aussi glacée que ma chair saisie de froid ma pensée n’est plus qu’effroi. Devrais-je… je me retourne encore.

Je suis perdu. Je suis parvenu à me perdre au milieu de ma perdition… suis-je arrivé au lieu que je convoitais. J’éternue. Je regarde tout autour. Il y a des trottoirs, des murs, des voitures, des routes et des réverbères. Devrais-je aller quelque part plutôt qu’ailleurs. Je ne lis plus nulle part l’indice étrange d’une direction. Je me suis perdu, il n’y a plus d’autre part. Je me suis perdu, j’hésite à m’assoir.

Etre, c’est être là, je songe. Et moi je suis ici. Je devrais peut-être commencer de chercher à me retrouver. De chercher à partir. A repartir. De chercher à partir d’où repartir. Etre, c’est être là. Du là qui me revient, mon corps, vers le là que je convoite, le lieu. Je m’adosse à un réverbère, je prends une clope. Ce là est toujours un autre. Ou peut-être je suis toujours un autre pour ce là. Un autre lieu ou un autre en moi-même. Parce que mon corps ne justifie pas ma personnalité, pas plus que le lieu ne justifie ma présence. Même ce moi par lequel je tente de me trouver est encore un lieu, un lieu d’emprunt, un lieu de passage. Je ne suis pas la pleine réalisation de moi même. Etre là, en être là, perdu. En être là de moi-même. A mi chemin entre moi-même tel que j’en ressens tous les possibles en moi, tel que je suis à ma manière ma propre espèce insondable, et moi-même tel que d’en être là je rêve d’en être ici. Ici de moi, plus accompli. Ici du du monde, plus près du sommet. Je suis moi-même un monde. Mais jamais pleinement. D’être constamment exclus du fond où je pourrais enfin me choisir, et du moi où je pourrais enfin m’accomplir, je vis dans un mi-lieu où je suis perpétuellement mon propre intrus. L’intrus qui m’est propre, l’inconnu du miroir.

J’éternue.

J’écrase ma clope. Je défroisse le papier :

« …Coule, sinueuse et rouge
Le long de ton front
Ma désolation. »

Je n’ai pas fini de chercher l’Etranger dans ce monde. Perdu pour perdu, je n’ai plus à suivre de piste. N’importe où, c’est bien. Et si je ne peux plus quêter les signes qui me rapprocheraient, alors peut-être je peux devenir moi-même ce signe. Je me coupe la chair en travers du front.

Je repars.

paragraphe de confort visuel
Mardi 5 février 2008

l’ombre au bout de la rue (8/4)

Errant
Qu’est-ce qui change véritablement, ou effectivement ou,
j’éternue
n’importe comment,
n’y a-t-il qu’une projection de ma pensée, si je deviens moi-même le signe, si je me fais signe, est-ce moi que je vais rencontrer, qui d’autre pourrait répondre à cet appel, vais-je me retrouver vais-je, me surprendre, vais-je me reconnaître, se pourrait-il que je me manque. Le sang s’écoule de mon front je le sens, mais balayé par la pluie sa dilution doit être immédiate, le signe que je porte ne laisse aucune trace, mon sillage est invisible, pourtant,
pourtant j’ai bien vu précédemment, et malgré l’averse, j’ai bien vu des tâches de sang sur le sol. Porterais-je le signe dont un autre, une autre tiendrait la piste, l’indice qui remonterait jusqu’à moi comme évidence non pas de moi mais d’elle. Je ne suis jamais un signe pour moi-même, ce que je ressens constamment de moi ce ne sont jamais que des indices. De ma présence, de ma personne, sans comprendre de quoi, de qui il s’agit. Comme ma voix sont étrangères. La vision de mon corps me laisse bien croire que je suis là, qu’il y a quelqu’un ici, mais hors de toute compagnie je n’ai plus rien qui me désigne. Mon dos n’existe pas sans la main qui le caresse, mon dos est un gouffre ouvert sur le gouffre de la nuit, soumis aux sensations liquides des doigts filamenteux de pluie qui s’immiscent froidement, il devient une pellicule spongieuse et transperçante, rideau suintant glacé couvrant de sensations miroirs comme l’eau donne aux trottoirs des lueurs de ciel. Hors de tout regard, je n’ai plus de visage. Décapité crevasse où flottent deux yeux sans orbites. Que suis-je, ce sont toujours les autres qui me font signes, je suis toujours un signe pour les autres. Il suffit d’être tatoué pour rendre l’appel évident. Ou blessé, mais ce n’est pas le même. La blessure attire le prédateur. Ou bien. La confusion qui fait baver les façades sous l’eau d’acier des grilles m’inonde l’intérieur des os jusque sous l’ombrelle et les lampadaires font des méduses sur les trottoirs, je suis un passe-muraille filamantaire. J’éternue. Je souris. Etrangement. Qu’ai-je voulu dire. Les rues se déplacent ou bien c’est moi. J’entends le ressac de l’océan dans le passage des voitures. Si j’ai vu le sang avant de marquer le signe, serait-ce que j’irais en sens contraire du temps, que j’irais dans le passé de l’autre recueillir l’avenir de ma blessure tandis qu’elle dessinerait mon passé de son futur. Je.
Je. Le temps ne semble plus avoir ni début, ni fin. Ma perception s’est tellement gorgée d’eau qu’elle déteint sur les parois. Quel est ce signe dont je me suis barré le front, me serais-je frappé d’interdit, ou bien, ou bien, seuil de mon incompréhension, ce signe serait-il incomplet.

/

Une barre. Ce pourrait tout aussi bien être un 7 qu’un L penché. Tout se retourne. Comment savoir. Ou peut-être ai-je erré trop longtemps, je ne distingue plus l’être et lettre, mais comment faire maintenant parce que c’est bien à la suite d’un texte que je me suis fait la marque dont la trace préexistait sur mon chemin, c’est bien à la suite d’une marche que j’ai trouvé ce texte dont le fil menait pas à pas à m’ouvrir au signe. Je sais bien que je me suis égaré, les mouvements de l’esprit ne sont pas ceux du monde, à vouloir entrer uniquement dans l’un ou l’autre, on se jette dans l’inconnu. Si quelque chose vient à émerger, à apparaître ce ne peut être qu’à la frontière des deux, à ce point où ils ne sont plus chacun qu’une ligne de frottement animée par un autre qui ne comprend rien aux deux, à ce point de contact où le signe se fait corps, se dessine en frontière courbe, discontinue entre la pensée et le monde, à cet endroit où la plume tâche le papier de lignes, où le pied frappe la flaque du monde dans le fil de sa marche. Une marche, une trace, un signe, un texte.
Le signe est toujours une frontière, un rebord. Il tranche dans le réel, il sépare. Le dessin de la lettre est une frontière courbe, un nœud. La marche d’une écriture est une suite de frontières mobiles, serait-ce un entrelacs au centre duquel le sens comme un insecte viendrait se prendre, par erreur, par hasard, par illusion, vibrant dans la colle des mots.
Peut-être parce que la pensée ne se voit pas venir dans le miroir du monde.
Si je superpose le souvenir de mes balades, si je superpose les textes de mes marches, vais-je créer un escalier, vais-je tisser une toile,
trouverais-je un au-delà, ou prendrais-je quelque chose au piège. Résisterais-je
au désir de me jeter dessus, de l’emmailloter, de le mordre et de le dévorer. Résisterais-je
à l’envie de me jeter dans le vide.
Ou est-ce le vide qui se jettera sur moi.
Depuis que je porte le signe, je sais que je suis arrivé au bout de ma balade mais je marche encore, de ci, de là. Errant. Flottant. Je ne regarde plus les rues, je regarde la pluie. Je sais que je suis troublé par la rencontre, que j’aimerais retrouver cette présence. Se pourrait-il que l’on se retrouve sans rentrer dans un territoire qui en nous révélant à nous-même, nous ferait aussitôt disparaître. Par un temps exactement à l’opposé de celui fracturé qui causa dans un univers si lointain maintenant qu’il semble davantage provenir d’une légende que du souvenir, ma sortie hors du lieu amourant où vivait Frimousse.
J’éternue encore, je me mouche, je frissonne comme englué, je sens par picotements la crève monter dans la crevasse de ma tête, et ma blessure s’alourdir
Tout est si loin, je ne me suis jamais senti aussi seul. Je ne me suis jamais senti autant nulle part. Autant ailleurs. Etre moi-même le signe à ce point de conscience où la vérité n’existe plus que comme projection faussée d’un indice mue par l’illusion d’un mensonge. Je suis dans une impasse. Le mur était tellement enlacé de nuit que j’ai failli m’y heurter.
Il faut bien croire si mon attention me guide vers quelque chose, que d’abord cette chose se distingue. Par quelque chose qui lui fait fausser compagnie au fond indifférencié où mon regard passe sans s’arrêter, à l’ensemble des choses auxquelles je ne prête aucune attention. Comme si elles étaient toutes solidaires, prises dans un mur informe et cimenté, je suppose, par un mortier de vérité, puisque la vérité fonde des certitudes dont on fait les briques des civilisations. Ce qui est évident est invisible. Devrais-je en déduire que la vérité n’existe pas.
Quelque chose de faussé, c’est toujours le défaut que l’on repère, qui ne peut être faussé que par la projection que je fais moi-même d’une illusion, pourquoi quelque chose serait différent, illusion d’une différence, ici ou là qui dessine un ailleurs, par indice, par trace. Informe, mais non plus par monticule, tas ou bloc comme le mur, mais par infimes, éclats, déchirures ou taches. L’ailleurs que je repère est toujours le signe d’un défaut, le trou dans le mur, la rouille sur le poteau, la blessure sur la peau.
Et c’est pourtant là que j’appréhende un puits de savoir où je sens battre quelque chose de vital. Devrais-je concevoir un au-delà, devrais-je comme sur l’envers noir du monde imaginer à l’origine de ce défaut, une intention. S’il y a quelque chose d’autre que mon fantasme, si mon fantasme se nourrit d’un autre pour se déployer, de quoi d’autre pourrait faire sens une illusion faussée si ce n’est susciter au travers du mur opaque de la vérité, un appel. Un appel vers une certaine intelligence capable de le recevoir. N’y a-t-il pas entente préalable, que puis-je supposer de cet au-delà, est-ce une conscience, aurait-il emmuré le monde de vérité à seule fin de pouvoir créer l’intelligence par défaillance. Sont-ils plusieurs. Une nuée. Conscients comme des mouches
Si la fissure qui lézarde le mur est le défaut qui rend le mur tolérable, qui le sauve de l’effroyable perfection, non plus plein, suffocant, fermé, mais entrouvert, ce signe appel de mon intelligence est-il l’appât où se jette ma pensée croyant mordre, croyant échapper tandis qu’elle s’enfonce, assurant la plénitude du mur par désir de la crevasse. Les fissures existent-elles à l’état naturel sans plus rien qui les constitue qu’elles-mêmes. La décharge comme horreur sensible, n’est-ce pas la fusion du mur, du tas, du monticule avec tout ce que l’on peut concevoir de morceaux, de débris, d’éclats, d’infimes.
Il y a une porte rouillée au coin du mur à côté d’une poubelle. J’actionne la poignée. Elle s’ouvre.

paragraphe de confort visuel
Samedi 17 mai 2008

la légende de l’autre

Ça pourrait être un homme aussi, mais je crois que c’est une femme. Ou alors c’est peut-être juste quelqu’un. Quelque part, dans ce monde. Quelqu’un de vivant, qui essaye, qui tente, qui espère encore sans trop savoir quoi, ni pourquoi, qui doit trouver quelque chose pour continuer, pour ne pas se laisser mourir d’ennui, pour ne pas devenir fou. Vivant dans un lieu lointain, inaccessible, quelqu’un qu’on ne rencontrera jamais, qui ignorera durant toute son existence que l’on pense à lui à cet instant même, alors que peut-être il souffre. Mais ce n’est pas certain. Mais qui ressent. Saisi dans les mailles étranges du désir, balloté par les défilés des émotions, happé dans l’inquiétude d’être vivant. Il se pourrait aussi qu’il, ou elle, juste maintenant, regarde avec émotion le Soleil mourir dans la façade miroir du bâtiment d’import/export qui masque le ciel en face, ou le Soleil se lever filtrant tout juste à travers les volets mal ajustés agités de vent jusqu’à des paupières mi-closes chassant à regret par petits battements la douceur d’un rêve voyageur tandis que la main déjà touche l’interrupteur d’une lampe.
Ou un Soleil absent,
par invasion de nuages, contemplant les filets de pluie alors que la vitre le regarde de son propre visage devenu fantomatique, songeur, doucement triste peut-être. On ne sait pas. Cette personne pourrait tout aussi bien ne pas être encore née, mais dans un autre temps contempler son passé, écouter ses souvenirs prise d’incertitude sur leurs sens, sur l’utilité de la réminiscence, puis s’inquiéter d’un destin toujours manquant, toujours agissant, de ce que l’on peut attendre de l’amour, de ce que l’on peut prendre, de la vie qui n’attend pas, de la mort qui enlève. De la longue solitude d’être soi perdue dans le courant du monde, avant d’en revenir, dans un instant peut-être, à la nécessité d’agir parmi les siens, parmi les autres, de disparaître dans la foule poursuivre la suite de son existence. Se demandant s’il existe quelqu’un dans cette foule, quelqu’un qui peut-être, puisqu’on est toujours prisonnier de ne pas être ailleurs, ou bien s’ils sont tous autour d’elle comme elle pour chacun moins que des inconnus, presque des choses, lancés dans le temps sous le joug des impératifs humains, avec elle quelque part au milieu, si différente, si insignifiante, elle dont on ne saura jamais rien, si elle fut heureuse, si elle fut aimée, quels furent ses sentiments, ses rires ou ses pensées. Quelqu’un dont on ne saura jamais ni même qui elle fut, mais dont la vibration de vie lançait muettement, encore, toujours, à travers le monde
l’appel à un autre libérateur
au milieu de la foule des personnes.

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Samedi 20 septembre 2008
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