soleil de nuit

Lettre pour une personne (brouillon 236)

Chère S***,

Je t’écris pour tu saches que tout va bien. Ma nouvelle installation fut bien difficile, tout ce ménage qu’il y avait à faire et puis c’était terriblement bruyant, les gens ne sont vraiment pas corrects, c’est insensé. Mais j’ai tout bien nettoyé, maintenant c’est propre. J’en ai perdu le petit coin qui me plaisait d’abord, mais tant pis, je sais qu’il ne faut pas trop s’attacher car c’est ainsi tout s’en va. Tout était tellement encombré au début que j’ai toujours le sentiment qu’il y a quelqu’un, mais c’est seulement le temps qui passe. Pour m’y habituer plus vite, j’ai arrangé une sorte d’horloge suspendue avec de la corde (c’est une lubie certainement, oui mais quelle élégance quand même, quelle pureté, quel amour !). Le battement de mon horloge n’est pas très régulier, c’est vrai, bien souvent je dois me lever pour le remettre en marche, mais ce n’est pas fâchant parce qu’elle est très belle. Tu devrais la voir, tu serais fière, toi qui me plaisantais de ne pas prendre soin de l’ornement, je me suis même muni d’un petit tabouret pour accéder plus facilement au haut, il est un peu bancal ce qui m’amuse toujours et surtout il est très assorti. Du reste c’est presque mon seul mobilier (un luxe !) comme tu sais les appartement en ville sont très chers et exigüs, aussi j’ai sauvé le plus d’espace possible. Mais j’ai étendu des tapis en laine partout, très épais et d’un joli bordeau uni, c’est plus doux et ça m’évite de reconnaître des visages dans le parquet (le sol à nu était bien trop méchant). J’ai ajouté aussi des rideaux ocres aux fenêtres pour ne pas recevoir trop de soleil, mes yeux sont devenus fragiles, la lumière me cause vite de terribles douleurs. Oh et tu vas rire, je me suis converti au nudisme ! Et puis en raison des oiseaux aussi, je ne supporte plus de les voir, ils sont tellement cruels, je n’imaginais pas au début le degré d’horreur qu’ils pouvaient atteindre, c’est vraiment terrifiant. Rien que de les entendre peut me plonger dans l’angoisse. Je règle toujours un goutte à goutte sur un verre en métal posé à l’envers pour tromper ces mauvais bruits de l’extérieur. Comme tu vois, on ne se laisse pas faire et on s’adapte ! Tu serais vraiment fière ! J’ai presque tout ce qu’il me faut, c’est très réjouissant, et, tu ne sais pas, mais, surprise !, j’attends quelqu’un.

Depuis que le froid s’est installé, on dirait que le calme a tout mangé. La vie est beaucoup plus tolérable, les murs ont cessé de crier et les gens ne viennent plus frapper ma porte par erreur, ni par vice. Je prends le temps de me reposer c’est bien agréable d’autant que mes mains me font moins mal ce qui est heureux car j’ai vidé ma boite de pansements (en revanche j’ai comme des sensations d’érubescences aux visage et mes pincements froids à l’intérieur n’ont pas cessé, bah il faut croire que je suis hypocondriaque, ce n’est pas bien grave). En revanche, je reste un peu chagrin à cause des tâches brunes sur les murs, malgré mes efforts, elles n’ont pas disparu, parfois même je crois qu’il y en a de nouvelles, c’est idiot, n’est-ce pas ? Mais tu vois, je fais attention aux petits détails à présent (je suis devenu très, très attentif). Et puis en se concentrant un peu, on parvient assez bien à les oublier, il faut simplement éviter de les regarder en permanence, ce qui n’est pas si difficile puisque je suis un peu rêveur, tu sais. Parfois je crois même qu’il se produit des visites pendant mes absences, comme il n’y a rien à voler et qu’ils sont discrets, je ne m’en fais pas beaucoup (mais de temps en temps, je fais semblant de révâsser juste pour essayer de les surprendre, oh c’est une petite gaminerie qui ne porte pas à conséquence, ils sont très rapides, je les manque à chaque fois).

Oui, car il faut dire aussi que j’ai beaucoup plus de temps depuis que j’ai quitté mon travail (oui, ne t’inquiète pas, c’est une très bonne chose, je ne pouvais plus supporter l’incessante péroraison des « collègues », d’autant qu’ils parlaient de manière très vilaine et de plus en plus argotique si bien qu’à la fin tout simplement je n’y comprenais plus rien, ils s’étaient révélés d’un si mauvais caractère qu’ils devenaient même agressifs avec moi, ils n’arrêtaient plus de me passer des savons). Je peux donc enfin m’adonner à mes petites passions, c’est vraiment formidable. Ainsi, j’ai remarqué que j’avais un nouveau voisin (les petits détails, tu vois, tu vois !). Il est vraiment très laid (je suis sûr qu’il sent mauvais), je me demande même s’il ne le fait pas exprès. Je l’observe depuis la salle de bain que je ne fréquente plus que pour ça d’ailleurs (je me suis enfin décidé à plonger le téléphone au fond de la baignoire, des fois je le regarde et je lui dis « allô, allô », juste pour rire, mais il ne répond pas beaucoup). La petite fenêtre au dessus du lavabo donne directement sur son appartement, c’est très curieux. Je crois bien qu’il est fou, mon voisin, il a cette façon inquiétante de regarder et cette drôle de préscience qui l’avertit toujours quand je le vois. Après quoi, il m’imite dans les moindres détails (je m’y connais) c’est très génant alors je m’éclipse, mais je ne peux pas m’empêcher d’y revenir (son visage est couvert de blessures, c’est de pire en pire). Au moins il ne fait pas trop de bruit, même si je l’entends souvent tourner en rond, ça ne me dérange pas. Pour tout dire, j’ai même pris sur moi de lui faire à manger. Il a l’air si malheureux (tu sais que je suis un grand sensible). Ça me fait toujours une compagnie et puis c’est moins triste que de cuisinier pour soi seul.

J’ai découvert aussi que je n’avais pas jeté toutes les possessions des précédents locataires. Je les manipule très souvent, ça me fait beaucoup de bien. J’ai retrouvé une boite avec dedans un petit collier comme un pendule de verre ou de cristal en forme de goutte ; la photo d’une fille adorable (je suis sûr qu’elle te plairait) au dos de laquelle est marqué « je t’aime, je t’aime, je t’aime, mon grand soleil (une petite photo pour toutes les fois où je ne suis pas là en vraie). Ton petit pinson tout chaud (attends-moi tout nu, je te reviens très vite, très vite) » , n’est-ce pas trognon ?; il y en a une autre où elle enlace un type dont le visage était masqué d’une tâche brune (encore), j’ai tenté de l’ôter ça n’a fait que défigurer le pauvre gars (mais elle, est toujours aussi savoureuse) ; une jolie montre féminine au cadran serti de petites turquoises, avec une trotteuse qui marche encore autour d’un petit astre ; et ce message sur un papier qui a du prendre la pluie : « Je n’ai plus envie de te sentir. Je ne supporte plus nos querelles, je prends mon vol pour ailleurs. Ne cherche pas à me téléphoner. Je préfèrerai que tu ne sois pas là lorsque je viendrai chercher mes affaires (ce sera rapide, je te laisse presque tout). Désolée. Je suis sûre que tu retrouveras quelqu’un. Fais attention à toi. Solène ».
Tu dois me trouver bien fleur bleue, cette histoire me touche plus que je ne saurais dire. Je me demande toujours quel est celui des deux messages qui vient avant l’autre. Après tout il me semble bien qu’ils étaient deux avant que j’arrive, qu’en dis-tu ? Moi je crois que le deuxième vient avant, cela dit tu me connais, je préfère les fins heureuses (quand c’est triste, c’est toujours trop triste). Bon je ne te retiens pas davantage, je pense beaucoup à toi. Je te réécrirai très bientôt (ça me fait toujours plaisir) d’autant que comme je te l’ai dit, j’attends sous peu une excellente personne.

A.

paragraphe de confort visuel
Lundi 28 mai 2007

soleil de nuit (1/4)

- C’est à peu près à ce moment que c’est arrivé. Ça m’a agacé tout de suite, à cette heure là quand même, plus tard j’en aboutirai à m’interroger sur mon intuition, mais sur l’instant je maudissais une nouvelle fois ces récurrentes incidences qui amènent toujours les autres à vous déranger quand il ne le faut pas. On venait de frapper à la porte. J’ai bien failli l’ignorer, j’étais encore en pleine composition d’un texte sublime traitant magnifiquement de la manière qu’il convient pour un auteur de ma qualité d’en user de la vanité et de l’infamie afin d’horripiler le lecteur. C’est presque trop facile. Un texte d’un si beau génie même que je n’étais pas très certain de le publier tant il me paraissait que mon lectorat le méritât peu. Une main de femme, légère, timide presque. Est-ce cela qui me détermina, j’étouffai un grognement pour aller ouvrir.
Solène ? je me suis écrié, mais quest-ce tu fous là ? Mais ça alors, et… et ça, c’est ton môme ?
Elle m’a regardé. Elle allait pas bien. Elle a fait oui de la tête. Vraiment une sale mine. C’est le tien, elle a ajouté. Hein ? j’ai éclaté de rire. Elle allait encore plus mal. Mais qu’est-ce tu fous là, j’ai continué. Chu toute seule. Au bord du sanglot, j’ai vu. Y t’as plaqué ton bellâtre ? Sanglots. J’ai ricané, qu’est-ce que j’en ai à foutre ? C’est le tien qu’elle m’a insisté, une deuze avec des hoquets, tu veux pas me laisser rentrer ? Alors ça macache ! Le môme aussi s’est mis à chialer. Mais chu toute seule, chu à la rue. Rien à secouer, t’as qu’à te rentrer chez tes vieux. T’es qu’un salaud, elle m’a traité, parce que je la connais sa famille. Ben tiens, bien sûr, rappelle-moi comment tu t’es tirée, et puis fais le taire ton gosse bordel. Elle l’a berçoté comme elle pouvait, il chialait encore plus. Elle a dit, c’est pas possible, la couche est souillée. A l’odeur, je pouvais pas douter. Ça a pas arrangé ma colère, mais y a des limites, vas-y, ok, rentre grouille-toi, tu le changes et tu dégages. Elle a récupéré d’une main son fourbi de fille avec un môme, la moitié s’est cassée la gueule, alors je l’ai aidée pour faire plus vite. Elle est rentrée. J’ai dégagé la table, elle a posé son chiard dessus, elle a commencé à faire ce qu’il fallait en silence, en pleurant. J’ai pas fait un geste. C’est une fille ? C’est ta fille, elle a chuchoté en reniflant. Là j’ai un peu gueulé, cherche pas que j’ai dit, ma fille, pas ma fille, c’est rien à battre pareil, c’est pas la génétique qui va décider pour moi et j’en crois pas un mot que c’est ma fille. Faut dire aussi que je dégustais méchant de la revoir. La gamine virait au babil, j’ai regardé, elle avait les yeux de Solène, et puis j’ai entendu. Mais c’est quoi cette corde de pendu au milieu du salon. C’est une horloge !, j’ai crié. Elle a pas moufté. Elle a maté l’appart. Et puis moi. Tu voudrais pas m’héberger juste quelques temps, que je trouve de quoi…je pourrais te faire le ménage et la bouffe, un loyer aussi évidemment. Cette toute petite voix. Non. Alors juste ce soir, une nuit, demain je pars. S’il te plait. Mais enfin quoi t’as pas une putain d’amie qui voudrait jouer à la maman là ? Non… il les a toutes sautées cet enfoiré, on est brouillé. Ça m’a scié, même Lisa ? Elle m’a regardé avec des grands yeux, elle a fait oui de la tête. Quel bâtard, j’ai lâché. Solène a changé de visage, c’est devenu encore pire, c’était plus la même douleur, elle s’est effondrée. J’ai compris que j’avais dit une connerie, là pour la dégager, il aurait fallu que je la poigne et que je la bazarde de pleine force. Y a des limites. Une nuit, j’ai dit.

paragraphe de confort visuel
Mercredi 30 mai 2007

soleil de nuit (2/4)

Je l’ai regardée pleurer. J’ai ressenti fort l’appel à la prendre dans les bras mais j’ai rien fait. A la place, y le bruit d’airbus de mon pc qui m’est revenu aux oreilles. J’ai compris que mon texte de la splendeur insupportable, je l’écrirai pas. Mes lecteurs auraient donc pas envie de m’insulter, j’étais en train de rater ma vie. Je me fumerai pas non plus une clope tranquille. Parce que maintenant dans le salon, y avait une gamine. Parce que pour une raison que je comprends pas bien, j’allais rester là, à côté d’une fille en larmes, mon amante du temps jadis, en pensant qu’ailleurs quelque part y avait un fumier qu’en avait bien profité et pourquoi maintenant, c’était moi qui écopait. J’ai pensé café ou alcool. Alors ce serait alcool. Avec des gestes lents, comme une vieille mécanique, debout, placard, verres, flacon, service. Bois, j’ai dit. T’es là, maintenant, jusqu’à demain, c’est pas la peine de penser à hier. Ça l’a sortie des pleurs, elle est passée à l’hébétude. Elle a regardé son verre et puis moi. J’étais apathique aussi. Elle a compris que je lui offrais une parenthèse, que je lui faisais pas l’hospitalité pour qu’elle m’enchiale la soirée. Elle a bu, doucement. Moi plus vite. Dans nos silences, y avait toute l’épaisseur de notre histoire. Je me suis resservi. Elle s’appelle comment ta môme, j’ai demandé un peu comme on dirait t’as fermé la fenêtre. Camille. J’ai regardé Camille, elle me regardait aussi depuis un moment. Toi, ça va ? qu’elle a dit, fragile… routine, j’ai menti. Elle a regardé la corde, elle a eu une moue. C’est conceptuel, j’ai précisé. Et tous ces rouleaux de tapis, elle a ajouté après un moment. J’ai eu une période, je dormais n’importe où dans l’appart pour voir comment ça modifiait mes rêves, le parquet c’est un peu dur. Elle a souri, faible, mais j’ai reconnu l’expression, bien digne de moi, elle pensait. J’ai souri aussi un peu malgré moi, j’ai baissé les yeux. Il est moche ce bordeau, elle a avancé au bout d’un silence. Nos paroles sonnaient creux, comme si on aurait pu dire n’importe quoi d’autre. Pas folichon, c’est vrai, j’avais quelques raisons de vouloir un parquet couvert de fureur, Solène. Beurk. Va falloir t’habituer parce que c’est là-dessus que tu vas pachave, j’ai rien d’autre. Un temps. Merci, elle a chuchoté. Elle a eu une montée de larmes, mais elle a vidé son verre. J’ai resservi. On a laissé passer du silence. La gamine, elle tendait une main vers moi, par distraction je lui ai prété un doigt. Elle l’a serré très fort, ça m’est remonté par le bras loin à l’intérieur. J’ai rien montré mais ça m’a fait mal. Elle te plaisait Lisa ? Ben, moins que toi. Ça m’a échappé, je m’en suis voulu tout de suite. Pour couvrir j’ai pas trouvé mieux qu’allonger une autre connerie, t’as faim, tu veux que je cuisine un truc. Elle a eu cette expression qui cachait un grand sourire dedans. J’ai tourné la tête. Je suis contente de te voir, tu sais. J’ai pas bronché, je cherchais ma colère partout à l’intérieur, ça devenait difficile. J’ai très faim qu’elle a murmuré comme un aveu. Ça disait moins l’appétit que l’inanition. Y a des restes de ratatouille, si tu veux. Pas toi ? Bof. Bouge pas, je m’en occupe. Elle est passée dans la microcuisine à l’amerloque, elle a retrouvé ses gestes. Les habitudes reviennent si vite. Je me suis massé les tempes pour oublier, y avait trop de souvenirs aux aguêts. La ratatouille, c’était sa recette. Je fais des pâtes en plus sinon y en n’aura pas assez pour deux, Pinp…
L’odeur de la bouffe a occupé le vide. Je me suis mis à jouer avec le pied de la gamine en récitant de tête les tables de multiplication.

paragraphe de confort visuel
Jeudi 31 mai 2007

soleil de nuit (3/4)

La gamine a eu l’air de trouver que son pied, c’était un chouette jouet. Alors j’ai continué, me suis dit continuer, c’est la vie, c’est tout ce qui compte. Quatre fois trois, deux, six fois deux, sept, sept fois trois, quatorze, huit fois six, vingt quatre, c’était pas si dur les maths, j’aurais peut-être du faire ingénieur, je serais pas dans le même merdier aujourd’hui. Il avait eu raison, le fumier, au moins pour lui. Uniquement sensuel, c’était peut-être plus lucide. Plus vide aussi je me disais. Mais les sentiments, après tout, ça pouvait être comme une gruge pour les doux rêveurs. Une croyance quoi. Et moi j’étais du genre fidèle. Cte nouille. Pourtant j’attendais pas le salut. Mais je me demandais. Si j’étais pas dans l’attente du salut, alors ce qui restait c’était la perte. Je me demandais. Ce faible que j’avais pour les infidèles, si c’était pas que je tombais dans la passion comme on s’éprend d’orientalisme. L’interdit, le fantasme et le châtiment. Une drôle d’andouille quoi, si je me voulais mon avis. Fallait pas que je me laisse aller, la perte ça fait trop mal. J’entendais plus un bruit depuis la cuisine à part que ça mijotait. Je levai surtout pas la tête, y des catastrophes qui arrivent pour moins que ça. J’ai entamé la conversation avec Camille, badabadabada aussi, poussin. Elle avait des jolis yeux Camille, qu’elle gardait tout grands. Zoulpiglout babulpouit ?, j’avais une ancienne formation de néolettriste. La ptiote a répondu baboubabou, j’en ai déduit qu’on se comprenait. Et puis soudain, une voix gentille et hésitante, tu… tu voudrais la mettre par terre sur la couverture bleue… c’est prêt. J’ai pas levé la tête, j’ai hésité. Mais finalement j’ai embarqué la gamine. J’avais une gamine tout contre moi, le genre de trucs qu’il ne faut jamais faire, ça rend possessif j’ai pris conscience. J’ai déroulé un des tapis, ils étaient propres j’avais fait ça bien, j’ai jeté sa couverture dessus. Je l’ai posée. Solène nous a servis. J’ai réussi à dire merci. On a mangé. Ça te plait ? J’ai fait oui de la tête. Elle nous a resservis. J’avais une dalle de crevard aussi, je m’en étais pas rendu compte. Je sentais qu’elle me regardait, qu’elle voulait briser le silence. J’ai fait mine de rien. Dis-moi, Antal, c’est vrai que je suce mal ? J’ai levé la tête d’un coup. Elle attendait une réponse. Euh, euh ben je sais pas, la pipe c’est surtout pour les yeux, non ? Elle a fait une moue, vexée un peu. C’est l’autre qui t’a dit ça ? Elle a opiné. Quel mufle, t’as bien fait de le quitter… C’est lui qui m’a foutue dehors… Ah oui, bah t’es débarrassée pareil. Elle a eu un hochement perplexe. Eh merde, j’ai râlé, c’est quand même pas à moi de te consoler de m’avoir plaqué, non ! Elle a eu un sourire tendre et dépité, je suis une salope, hein. J’ai soupiré, si t’étais une salope, tu saurais sucer. Salaud. Bon d’accord, t’es une salope, une grosse chienne de salope, non mais vraiment n’importe quoi, j’ai dit. On s’est regardé, on a ri, juste un peu. Mais ça a suffit à tout rendre plus fragile. T’es un amour, Anti, je. Arrête. Le silence est revenu, j’ai débarrassé. Je lui ai mis une main sur l’épaule, tu sais bien Solène que je peux pas être tout à fait ton ami. La gosse s’est remise à chialer. Biberon a dit Solène. Je la regardais faire. Tu veux bien la distraire en attendant. J’ai bien voulu. Possessif que ça rend. Solène me lorgnait en coin, joyeuse. Je savais pas comment le prendre, mais l’ambiance était quand même plus agréable. Elle est arrivée avec le biberon. Elle me l’a tendu, tu veux essayer. Je la voyais venir mais j’ai dit oui. Elle m’a montré la position. J’ai appris. On a regardé la gamine. Y avait un peu trop d’espoir dans les yeux de Solène, pour la calmer je lui ai dit, tu vois ta môme, ben elle se débrouille beaucoup mieux que toi, tu devrais prendre exemple, c’est comme ça qu’il faut faire. Vieux pervers c’est dégueulasse. J’étais bien content de moi. Elle m’a mis une claque sur les fesses. Me suis retourné avec des grands yeux. Elle m’a tiré la langue. C’est devenu trouble entre nous, on était un peu trop près. Je lui ai refilé le bébé.

paragraphe de confort visuel
Dimanche 3 juin 2007

soleil de nuit (4/4)

Et puis la mouflette s’est endormie et on s’est retrouvé tous les deux. Ça faisait un mélange bizarre de séparation et de familiarité. Complices défiants. Moi surtout. Je lui ai dit que le mieux, c’était d’aller se coucher. Elle a fait semblant que oui. Je lui ai filé de quoi s’arranger un plume. Elle m’a demandé si je pouvais démonter « l’horloge », j’ai acquiescé. J’ai ressorti mon tabouret bancal, j’ai manqué de peu de m’emplafonner le parquet, la prouesse. Elle a crié Pinpon, elle m’a tenu pour que je tombe pas. Heureusement, la ptiote s’est réveillée, ça nous a fait de suite une diversion. Elle l’a berçée. Après je suis parti dans la salle de bain pour gicler ma débarbouillade et lui laisser tranquille la place. Puis je me suis blindé dans la chambre. Mais j’étais bien trop ému pour avoir sommeil. Je l’ai écoutée faire ses petites affaires, le souvenir devenait tellement violent que j’étais pas trop loin de chialer à mon tour. Même qu’en fait j’ai chialé un peu. Le silence a fini par se répandre dans tout l’appart. Alors j’ai tout ravalé pour pas faire de bruit. J’essayais de réfléchir à la journée du lendemain. J’arrivais à rien. J’ai commencé à vouloir tromper mon état d’âme. J’ai ouvert un bouquin, un autre, un autre, une bédé, une étude, un dictionnaire. Rien à faire. Le pc tournait toujours. Je suis allé faire le tour des blogs que j’aimais bien, mais j’étais juste capable de regarder les textes sans les lire. A bout de désoeuvrement, je me suis amusé pendant un temps à faire défiler les sites à toute berzingue pour faire clignoter les couleurs. J’avais plus la tête à que dalle. Je me suis décidé à aller boire un verre de flotte, ça ferait toujours deux minutes de répit. J’ai ouvert la porte. Solène était assise en tailleur, en nuisette dans un coin, de dos, avec une bougie. Face à une boite que j’ai vite reconnue. J’ai pas eu le temps de prendre une rogne, j’ai eu honte, j’avais fourré tous mes brouillons de lettres pour elle dedans. Elle s’est tournée, il y avait beaucoup de douleur dans son regard. Je me suis avancé pour aller chercher un verre, ça me donnait un geste à poursuivre pour pas me faire rattraper par mes émotions. Il y avait peut-être quelque chose de plus intelligent à accomplir, mais là j’ai pas vu. Elle s’est levée. La flamme l’a éclairée en contre jour par dessous. Elle s’est rapprochée. Elle avait son petit pendule autour du cou. J’avais pas encore mon verre pour marquer une distance. Elle m’a enlacé. Comme ça. Fort. J’étais incapable de bouger. Mes pulsations ont doublé. Elle s’est serrée plus. Malgré moi j’ai réagi. Elle m’a tendu son visage. Bois, elle m’a dit, t’es là maintenant, jusqu’à demain, c’est pas la peine de penser à hier. J’arrivais déjà plus à penser à tout de suite. La confusion, j’ai bu. Ça m’est monté à la tête très vite. Elle aussi. L’ivresse, ça donne soif. On s’est pas donné l’occasion de savoir si c’était devenue plus une salope après, on était bien loin de ce niveau d’évolution. Primitifs qu’on s’est donné. C’était pas faire l’amour, c’était survivre. On a survécu. L’amour sotérien, le salut on est passé par dessus, après on s’est trouvé vides, mais vide c’était beaucoup mieux que rien. Vide, c’était juste nous, que chacun on s’accrochait à l’autre pour pas chuter. On s’est chuchoté à tout petits mots des confidences si tremblantes qu’on faisait plus que sourire et renifler en se répondant je sais, je sais. On savait tout c’était merveilleux. Et puis on s’est bercé. Elle s’est endormie tout doucement. Par la fenêtre je regardais la Lune. A me dire, je la connais Frimousse, elle finira par se trouver un amant. Ou deux. Mais je m’en foutais. C’est pas grave, que je pensais. Elle en vaut la peine, c’est exactement ça. Et puis Camille, c’est pas ma fille, j’en suis sûr, on peut dire n’importe quoi quand on est malheureux, même si Solène c’est pas son genre, mais je vais pas laisser la génétique décider… Nom de dieu, que j’ai compris, je suis en train de devenir papa. La trouille. C’est là que ça s’est passé. Un choc. Une éclipse de Lune. Par le Soleil. Dansant. J’en ai pris plein les yeux.« Monsieur, monsieur, vous m’entendez ? Il réagit pas, amène le bran… »… voilà docteur, c’est de ça dont je me souviens. Après je me suis réveillé chez vous.
- Hum, vous avez une mémoire exceptionnelle… cette Solène, vous avez son nom de famille ?
- … euh, ah tiens, non je me souviens plus… c’est bizarre. Mais, elle vous le dira quand elle viendra… qu’est-ce qu’il s’est passé au juste ?
- Hum… oui, mais euh, prévenez-moi tout de même si ça vous revient. Vous avez fait, euh, une syncope, vous présentez des carences en euh vitamines. C’est euh… Mireille Nodin, votre ami qui nous a alertés.
- … Ah, Greuk !, ah d’accord.
- Euh, non ne touchez pas vos bandages, vous avez la gorge très abîmée. Et ce nom, Antal, vous êtes d’origine hongroise, roumaine peut-être ?
- Euh, non, non, pas que je sache.
- Bon, euh… il vaut mieux que l’on vous garde en attendant que vous vous rétablissiez complétement, vous voulez bien ?
- Ben…
- Signez là.

paragraphe de confort visuel
Mardi 5 juin 2007
marge bas