romance ordinaire

le doigt dans l’oeil

Voilà deux semaines qu’aux heures les plus variables, revient s’étendre la marée d’une mauvaise céphalée. Toujours dans le côté droit du crâne. On croirait qu’un doigt émergé du cerveau cherche à pousser l’œil, venant et se retirant comme une vague aiguë toujours en avance
Toujours avançant
La peau du regard aussitôt s’en écaille, cornée aux bords fendus
Le cuir des couleurs est violet comme un gouffre
Le dos des choses est plié comme du verre avec des froissements d’encre
Ça vient, ça vient
Des éclats d’iris émaillent maintenant le fil de l’air hachuré, les motifs tournillonnent
changeant de place avec le regard
toute l’écume du ciel s’ébrèche dans les yeux

Deux semaines, je me doute bien de ce qui va suivre :
Au bout d’un moment, l’œil va tomber
A la place, il y aura un doigt.
Un index, je suppose, avec un ongle.
j’envisage :
je devrais peut-être mieux tenir la bride à ses pensées lorsqu’elles courent la lande.
je pourrais enlacer par les hanches son amante à l’envers et poursuivre par-dessus un anulingus, une caresse du doigt.
je pourrai faire peur aux enfants juste en clignant de l’œil.
Une eau gelée traverse le cerveau par ses angles
Le cycle vagalgique roulant son lunatisme étend contre le filet tendu de la vision des algues rouges et urticantes
l’onde du regard miroite à gouttes de venin de violents éblouissements
des images intercalaires scindillent en s’éloignant toujours plus près
ça vient, ça vient
des filaments disparaissent sous le cocon des paupières
La pensée contracte sa corolle empoisonnée d’univers médusé
Sous le rideau sinueux s’agite un parfum plissé félidé de noir
Je sens que quelque chose approche

Elle me regarde avec cette petite moue ironique qu’elle prend parfois quand elle m’écoute ; en tournant son café, elle me déclare qu’elle aime bien quand je lui raconte ce que j’ai dans la tête, mais pour l’anulingus, tant que j’ai cette migraine, c’est hors-de-question.

paragraphe de confort visuel
Dimanche 18 décembre 2005

morsure

Ton sourire s’étire
La tendresse de tes lèvres s’allonge comme une promesse
Se retrousse lentement sur l’intime écrin du jambage adamantin,
Qui laisse deviner le galbe sensible des gencives
Qui dit, qui interdit la douceur du palais
Qu’une féroce langueur m’attache à convoiter

Fixité des pupilles, afflux de salive, grondement
ton sourire
ton sourire éclate en moi
des fureurs sanguinaires
Je retiens, je retiens
L’envie de me jeter dessus
Pour le mordre
Pour te mâcher les dents
Pour t’arracher la mâchoire
Pour apprivoiser l’animalicieux détenteur du délice,
Pour dompter l’animaléfique pourvoyeur de supplice
Tu souris
Te manger assez pour être dévoré
Le fouet délicat et sonore de ta voix de manteuse
Tourne et me tient sous tes arrêts prophéliques
J’ai faim
Tu feins
Me lance des cerceaux enflammés de rires
Que je franchis avec des ires grandissant
de vengeance fièvrine
A l’affût de ta moindre faiblesse
Tu souris
Eromancienne insaisissable,
tes sourires sont cruels comme des faux brûlantes
tes sourires sont mordants comme des pièges à vif
l’empreinte de tes crocs est un fantôme tremblant
croissant comme la Lune, noir comme le tourment
et de tourner encor vers toi des yeux ardents
fait de moi une bête affolée par le sang

paragraphe de confort visuel
Samedi 31 décembre 2005

Frimousse

(dédié chaleureusement à K.U.)

Je peux pas tout dire là, parce que je la regarde à la dérobée

Elle a des visages Frimousse, déjà comme là, il y en a que je reconnais bien maintenant, celui-là je l’aime beaucoup, elle louche toujours un peu quand elle est contrariée, quand je me prends pour un dompteur, je l’appelle Clarence, souvent elle mord, et celui-là aussi, ce visage qui est peut-être celui que voient toujours ceux qui ne la trouvent pas si jolie,
Moi j’aime bien aussi quand elle est écaillée de fatigue, acérée de mauvaise humeur, qu’elle vient de se fendre la griffe ou de se brûler l’aile, des fois même elle est moche, Frimousse, mais
elle est mignonne quand elle est toute amochée,
Mignoche, qu’elle est, comme une friandise en manque d’eau, un cabochon renfrognée,
Des fois elle a le nez tout froncé, la joue toute rouge et la patte fumante, mais c’est juste un dragon-biquette
Là il suffit de faire le serpent-zèbre et ça va mieux
Mais des fois non, des fois elle a des visages de créatures qui n’existent pas, quand il y a comme du métal liquide qui lui monte au fond des yeux, comme une pierre livide qui la vitrifie depuis les tempes, là c’est qu’elle devient mézigovore, ça trompe pas parce qu’elle fait d’abord trembler les murs avec sa voix, son regard se tend comme un arc électrique, darde des traits trempés dans l’uranium, des trucs qui laissent des crevasses noires là où ça touche
tout à fait l’espèce de créature que je redoutais d’avoir sous mon lit avant. Mais là elle est dedans.
Elle a de ces métamorphoses,
Ma jolicanthrope
Quand elle fait la chenille qui grillone sur le canapé, frottant ses deux pattes, elle a ce visage doux et secret, des mots qui me bourdonnent longtemps dans la tête, des mots qui libèrent des lucioles là où aucun feu ne pousse
le léger gonflement de ses paupières quand lui monte le sommeil,
leur défroissement au réveil, elles s’ouvrent lentement à la lumière, et tout juste émergeante des flots trouble, la fleur de ses yeux se tend vers les miens
Elle a des visages Frimousse.
Il y a cette langue qui pointe toute nue lorsque la gourmandise lui arrondit les pommettes et lui tire les oreilles,
Son profil venimeux, sa façon de se mordre la lèvre lorsqu’elle mûrit un mauvais coup,
Frimousse

Et puis j’imagine aussi, elle a tous ces visages qu’elle a qu’avec les autres, ceux que je verrai pas, jamais
cet univers où je n’existe pas
Elle m’a chuchoté l’autre fois qu’elle était avec moi comme avec personne, ça veut dire aussi combien elle peut être différente avec chacun. Comme elle est une autre à chaque fois. Tous ces univers qui miroitent devant moi de cette lueur particulière : leur essence est que je n’y suis pas.
Dans cette sphère bizarre dont je suis le centre, j’ai tous ces visages et d’autres que je guette encore, qui sont comme des horizons, avec cette ligne infranchissable
un peu comme ces blessures que l’on ramène du sommeil qui sont moins la preuve d’une réalité que l’indice d’une disparition
tout ce que je recueille dans l’étendue de sa présence, le temps me le retire
Ses visages sont comme des éclats précieux péchés à la main qui caresse sur l’eau de sa vie
Dans le creux de ma pensée qui les fait jouer dans la lumière, ils deviennent aussitôt des nuages emportés dans la nuit de ma mémoire.

Je suis un fragment qui joue avec des reflets

paragraphe de confort visuel
Samedi 4 février 2006

la vie avec F (extrait)

Je tords mon portefeuille. Elle me dit, attends, j’ai ce qu’il te faut. Elle file dans la chambre, en revient attifée de l’accoutrement saugrenu formé par tous mes cadeaux, me reluque, puis de s’étendre et de se prélasser en susurrant « chéri, tu manques d’argent ?, oh, je suis désolée, je ne peux vraiment rien pour toi » et de rire, joyeuse.

paragraphe de confort visuel
Lundi 20 février 2006

vie avec F (extrait 2)

Matin
Tiens Frimousse, pas là
Entre deux factures, un message sur la table :
« je suis partie t’assassiner. Reviens de suite.
Je t’aime
Frimousse »
Je pose le papier. On frappe à la porte.
Je m’approche, je dis d’une voix sadique « haha, enfermée dehors ? hahaha, alors on est moins fière ! J’ouvrirai pas tant que tu m’auras pas supplié ! ».
De l’autre côté, le silence, je sens qu’elle enrage, je jubile.
« je veux te voir danser par le judas ! »
J’ouvre le judas, je vois un type avec une sacoche, une casquette et des yeux ronds.
Il articule : « monsieur, si vous refusez de m’ouvrir, je vais signaler votre refus et la ligne sera coupée ».
J’ouvre « ah…euh… bonjour.. le compteur est là ». Il entre avec humeur. Il ouvre le placard, il ricane. Il me tend un papier « ça doit être pour vous ».
Je lis : « chéri, je suis en face chez la voisine, (regarde par la fenêtre). Si tu me fais la danse du pigeon, je paye la note »
« Monsieur, vous avez triplé votre consommation ».
Il me fait un grand sourire et il attend.

paragraphe de confort visuel
Mardi 7 mars 2006

vie avec F 3 (élément 3)

On a raison de dire que pour séduire une femme, le mieux, c’est d’être déjà accompagné. Depuis que je suis avec F, je ne cesse plus de faire des rencontres.

Nous entrons dans un élégant restaurant de fruits de mer. De longs miroirs multiplient partout les lumières. J’aperçois très vite la chevelure soyeuse d’une femme dont l’élégance des gestes, la douceur de la joue qui se laisse deviner lorsqu’elle détourne la tête achèvent de me séduire. Elle semble d’humeur gouailleuse, sa légère cruauté lui va très bien. Je l’indique à F qui déguste ses crevettes en se léchant les doigts, elle hoche la tête puis ajoute que cette fille est même beaucoup trop bien pour le type qui l’accompagne. J’acquiesce en homme averti. La femme découvre mon reflet, de temps à autre elle me regarde avec amusement.
- ch’est bon hon truc ? gloup
- euh, moi j’aime bien
- je peux goûter ?
- tiens…
- gloup… mh, c’est bizarre…
- et tu m’en prêtes une, de crevette ?
- non. Pas question. Tu vas encore la tripoter pour faire des trucs dégueus
- c’est pas vrai !
- je te crois pas
- bon, ben pour la peine, je vais au toilettes
- quoi ?
- héhé et je me demande bien ce que je vais y faire
- je vais te dire : t’as tout juste le temps de trouver un mot gentil pour que j’oublie ta muflerie
- haha
En sortant des toilettes, je remarque que l’homme qui accompagne la femme soyeuse a disparu. Profitant de son absence, je m’approche d’elle et je lui glisse d’une voix suave tout en m’asseyant tranquillement :
« écoutez mademoiselle, il fallait que je vienne vous féliciter : enfin vous êtes seule ! », je la regarde plein d’une joyeuse ferveur. Sur la table je rapproche doucement ma main de sa fourchette dont je caresse amoureusement le dos à deux doigts délicats, « vous méritez beaucoup mieux que le rustre qui amuse votre solitude ». Elle regarde avec curiosité. Je passe ma main au dessous, serrant à peine les doigts de métal dans un jeu de passion sensible et de timidité brûlante « vous sentez bien qu’on va s’entendre tous les deux », elle écarquille les yeux, elle ricane. « vous allez voir comme la vie peut être folle ensemble », je m’apprête à porter la fourchette à mes lèvres pour un tendre baiser… elle penche la tête, jouant avec la pointe de son couteau, F me répond :
- essaye de me piquer une crevette, juste une, tu crois que je te vois pas venir ? Tiens d’ailleurs, je les bouffe toutes, srcouch, glourp, smortch, hoila, mainhenant fi hu heux, gloup, tu peux galocher l’assiette et lécher la cuillère !
- Enfer ! raté !
- et si tu t’avises encore de draguer une inconnue devant moi… », elle tend l’index vers la fourchette « c’est avec cette main là que je viendrais te féliciter
- ah, euh, bon je vais juste lécher ta cuillère alors…
- tu insistes, d’accord, mais pas ici
- oh !… j’aurais du me douter qu’en t’invitant là, la note serait salée !
- continue et tu comprendras pourquoi on appelle ça la douloureuse
- euh, mon cœur, tu veux un dessert ?

(elle finira par avoir ma peau)

paragraphe de confort visuel
Vendredi 17 mars 2006

joue contre joute (1/5)

Scène 1 : discussion

- Ta théorie, ton truc là sur René, je suis pas d’accord.
- Ok, bon, comment tu veux que je te punisse ?
- (elle sourit avec férocité)… je pense c’est rien qu’une pensée de mec.
- Quoi ? Mais comment ?
- Tu penses que les « je » sont tous différents à chaque fois, tu vois les « je » comme plein de micro-identités séparées, moi je les vois comme confondus à l’intérieur d’un même ensemble, tu comprends, la matrice.
- Tu veux dire que la manière dont on se perpétue, ovule ou spermatozoïdes, ça aurait une influence sur la construction de notre identité ? Ça me plait ça, on est aussi ce que l’on transmet.
- Ben ouais, regarde, les mecs c’est toujours un peu blindé comme compagnie, ça compartimente, les filles c’est plus diffus.
- Confus aussi non ? Une femme enceinte, y a deux êtres qui habitent le même corps, ça veut dire quoi quand elle dit « je » ?
- Aussi oui… mais jamais au point de quitter du regard son amour pour lorgner les fesses d’une passante, tu veux mes yeux ?
- Mais non, t’inquiéte c’est compartimenté…
- Mais ! mais i’ continue le salopard, mais tu vas t’arrêter de la reluquer, oui ?
- Impossible ! Par ce beau soleil, il faut absolument que j’assiste au mouvement de ses courbes épanouies sous le jeu des caresses zénithales sans quoi le secret diffus de son mystère va m’échapper.
- Pardon ?
- Euh..
Clac !

paragraphe de confort visuel
Jeudi 6 juillet 2006

joue contre joute (2/5)

Scène 2 : chamaillerie

- Aïe !
- (se frottant la main avec détachement) Oh, excuse-moi je suis confuse, alors t’as trouvé ?
- Je sais pas, ça me brûle au visage, c’est peut-être que j’approche.
- Si c’est ton mode de recherche, je peux te faire progresser très rapidement
- C’est gentil mais j’hésite parce que les tapes ça brûle et si je brûle l’étape, ça risque de tout faire foirer, étant donné l’objet du litige ça pourrait être embarrassant.
- Très délicat, et c’est comme ça que tu espères t’en tirer ?
- Bien sûr que non, avec toi je m’en tire jamais, alors ce que j’ai de mieux à faire c’est de choisir finement le motif de ma perte.
- Finement ?
- Mais oui, je sais qu’un démon enragé vit en toi, qu’il n’espère rien moins que rester au calme, en pointant tout ce qui te fait bondir, je sais bien que je nourris cette créature, que je la fais vivre, et c’est donc bien par amour de toi que je la provoque ; aussi parce que tu me veux sincère, tu sauras désormais que lorsque je pourlèche du regard quelques rondeurs passagères, je me comporte comme le plus parfait des amants, que le plaisir de ta colère tu me le dois, qu’il te paraîtra bien inévitable que pour me prémunir des violences de ton sale caractère, j’aie préféré me faire dompteur et choisir moi-même les heures de sortie de ton animal furieux…
- (voix douce et trompeuse) Dompteur ?… mais, dis-moi, t’as bien mis ton collant de cirque au moins, ça va pas t’empêcher de courir ?
- je ne trouverais pas insensé que tu te jètes instamment à mes pieds pour me déclarer toute ton adoration…
- (voix douce et bouillante) oui mais tu vois bien que l’insensé ne me fait pas peur : toi courir beaucoup et hurler très fort, mon cher coeur (tapant des ongles sur la table).
- D’accord si tu veux t’allonger pour me montrer ton ventre j’accepte.
- … Tu… tu n’as pas peur, un peu, de ce qui t’attends là ?
- Je suis terrorisé.

paragraphe de confort visuel
Mercredi 12 juillet 2006

joue contre joute (3/5)

Scène 3 : querelle

- (Elle) Je me demande si c’est plus de l’audace ou de la bêtise.
- (Lui) C’est de la bêtasse ! Mais c’est volatile, ça va partir,
- Non, ça va rester, dans les deux cas c’est inacceptable.
- Je croyais que tu avais une faveur pour les états de confusion.
- Oh, j’aurais confondu ?, en vérité c’était contusion.
- Aïe, ça se gâte, euh… mais, mais pourtant…
- Oui ?
- Si on mélange l’audace et la bêtise,
- Eh bien ?
- Est-ce qu’on n’obtient pas de l’amour ? C’est pas inacceptabe, l’amour.
- !… Non ! Non, c’est de la triche ! Non, ça ne passe pas !
- Si, ça passe.
- Non.
- Mais si, je le vois bien, t’as été surprise, c’est passé, haha, t’es pas contente mais c’est trop tard !
- … Oui, je suis surprise et non, je suis pas contente : l’audace et la bêtise, c’est de l’amour de cruchon, si t’as appris l’amour à Disneyland, t’as qu’à aller le singer à l’autruche qui promène son cul au bout d’une ficelle, toi qu’es fin dompteur, t’arriveras sûrement à la faire courir autour d’un noeud.
- Ouh, mais t’es en colère pour de vrai, là.
- (regard mauvais)…
- Frimousse ?
- …
- Bon, pas bon, euh, écoute, euh… euh…
- Dépêche.

paragraphe de confort visuel
Lundi 31 juillet 2006

bain moussant

Je l’avais déjà regardée plusieurs fois sans la distinguer vraiment des autres, au moins le croyais-je, tout attentif que j’étais à l’écoute des remouds.

…je suis une flaque d’eau, je me dis, en caressant des yeux la profondeur d’un vieux rhum…d’un même côté je reflète un morceau de ciel, et je camoufle… je camoufle l’autre côté, le lit de boue, l’innomable, la bassin hasardeux où ma flaque a pris naissance. Et j’imagine que nous sommes tous un peu comme ça, que lorsque nous sommes très nombreux, nous devenons une marée, que si nous sommes seulement assez, alors on peut prendre un bain de foule… un bain plein d’une eau étrange, une eau dont on sort en disant ouf… Ici, je suis comme dans un bocal parmi tous ces autres que je connais à peine. Il est facile de sentir que des courants se forment, se déplacent…il est facile de sentir comme l’onde est tournoyante… toutes les discussions sont circulaires… dans l’espace du bocal où s’étend cette soirée, les boucles ne cessent de s’engendrer, de la main qui porte le verre aux lèvres, ou la clope, les apéritifs à une autre main, ou les spliffs… nous nous sommes enfermés pour concevoir des cycles… noyé dans la couleur de mon rhum je pense à la mer…cercles et répétitions, les paroles se boivent mais peut-être que les rires se respirent, que l’achèvement roulant de nos ondes est de rencontrer le sable où l’eau pétille d’une vie si douce à entendre, parce que nous sommes tous là à nous abreuver des autres, un peu comme des plantes, seulement une très mince portion parviendra à hydrater le coeur de l’âme.

- Alors Amoogly, tu dis rien, ça baigne ?

- Euh, hé… je suis hypnotisé par la couleur, je sais pas, ambre cuivre ? Ah ce rhum

- Tu devrais le boire aussi, c’est fait pour ça.

- Ouais mais doucement, là je veux pas me priver de sa couleur.

- Ah tu fais ta chochotte ? Ben attends, je vais t’en faire un autre juste pour boire.

- Haha, pousse-au-crime !

- Tiens… mais tu t’appelles comment, en fait ?

- Amo…oh, pfff Amoogly, c’est bien.

- Non c’est trop long, alors ce sera Moug… t’as vu cte rouquine près de la fenêtre ?

- Ah non tiens, mais je me jèterais bien…

- Haha, tu m’excuses, mais je crois bien qu’elle m’appelle.

Alors, c’est ainsi, il faut moins d’une minute pour être identifié demi humain en gelé élevé parmi les bêtes et passer de la contemplation à la pochetronnerie. Un verre dans chaque main, je me dis, faut pas que je les lâche, juste il me manque une clope.

Et puis il y a cette parole, et puis ce rire.

Je tourne la tête et seulement je la vois. Elle surprend mon regard qui lui cause un infime mouvement des épaules, parce que mon regard lui dit en grande franchise qu’elle vient de faire quelque chose de déterminant. Sa conscience ne peut interpréter encore : je viens de comprendre comment elle se déplace. Je ne suis pas sûr que ce soit de l’intelligence tellement ma certitude est instinctive. A quoi rêvais-je vraiment lorsque je croyais réfléchir ? Il n’y a maintenant plus qu’elle. Elle l’ignore mais je vais lui faire savoir, je sais comment elle bouge, je n’ai qu’à laisser traîner un mot par là pour qu’elle aille ici, où je serai déjà, elle croira s’expliquer, elle ne fera que se découvrir, et dans chaque lieu où je l’inciterai à se rendre, je la tiendrai en légère alarme, la même douceur de mes gestes, la même insolence de mes paroles, qu’elle en oublie que chaque lieu suivant ressemble plus à une impasse, qu’au bout de l’impasse il n’y a plus pour sortir que l’abandon où tout se retourne une dernière fois, la même douceur de mes paroles, le même insolence de mes gestes.

Comme si tout ce que j’allais faire jusque là n’était qu’une répétition.

Il n’y a plus qu’une phrase à tendre…
elle ne chute pas, elle s’explique
Je lui tends un verre

paragraphe de confort visuel
Samedi 12 août 2006
marge bas