sangulaire

sangulaire 1

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C’est juste une nuit comme les autres. Avec des gens qui passent au bord de l’eau. On dirait une mauvaise Seine avec des gestes lourds à l’intérieur. Il doit faire bon. Les lumières des lampadaires sont douces et flottantes. Malgré l’interdiction il y a des jeunes qui tentent de les toucher, de remonter à la surface pour voir par dessus la nuit. Certains disparaissent. J’essaierais bien moi aussi mais à chaque fois que je pense à traverser une voiture arrive en trombe, lentement. Je crois que j’aurais le temps, malgré l’intensité de sa vitesse elle n’est pas encore là. Seulement je ressens qu’elle n’évolue pas dans le même temps que moi, parce qu’elle est réelle et que ma pensée est imaginaire. A peine aurais-je décidé d’allonger la jambe, à peine aurais-je posé le pied que je serai balayé par son accélération. Non ce n’est pas cela. Elle n’accélérera pas, c’est seulement mon pied qui en bougeant irait rejoindre un temps plus rapide, celui de la vélocité de la route où je suis écrasé. C’est une nuit comme une autre. Derrière il y a je sais, cette grande maison colonniale faite d’une monticule de pièces chavirées de lumières et ivres de musique. Il ne faut pas que je m’éloigne trop car je sais qu’on m’attend, Lore surtout. Je suis juste sorti fumer une cigarette, mais c’est idiot j’ai oublié mon paquet. Alors je regarde les gens, qui marchent comme des ombres. Ils se tiennent toujours comme s’ils étaient de dos, même sous les lampadaires, ils sont encore dans le noir, ils ont tous le même pas. Il ne faut pas que je me laisse trop distraire, j’ai une déclaration importante à faire, Lore le sait, elle espère que c’est une bonne nouvelle. Sincèrement moi aussi, depuis le temps je n’ose y croire tellement en vérité je l’espère aussi passionnément. Une bonne nouvelle. Il ne faudrait pas que les choses se répètent, c’est à cette station de métro que je me suis perdu tout à l’heure. Il faut seulement que je finisse ma cigarette avant de retourner à la fête, j’aurais pu fumer à l’intérieur mais j’ai pensé qu’il me fallait un peu de solitude avant de commencer, prendre le temps d’un battement pour ne pas tout fracasser sept fois. . . Ne pas trop fermer les yeux. Je sens que des visages cherchent à pousser à l’intérieur de mes paupières, que des couloirs s’y organisent. Un des jeunes s’est laissé prendre la tête dans la gueule d’un lampadaire. Evidemment il gesticule, c’est malin. C’était pourtant marqué qu’il ne faut pas nourrir les animaux. Ils vont devenir indolents et après ils n’éclaireront plus. Et voilà, le lampadaire s’est éteint, maintenant j’entends le bruit de la voiture mais je ne suis plus capable de savoir si elle passe où si elle arrive. Dans le noir les gens ont allumé leur prénom pour ne pas se heurter, « Pierre Nefaux », « Coralie 64 », « Rico le bédoin »… Du coup, on assiste à des retrouvailles, à un endroit je lis « Prlrnrieeééooe », je vois à l’abandon des lettres qu’ils se déshabillent, qu’ils se touchent, qu’ils gémissent, qu’ils se mélangent, les têtes se font pousser des bras, les jambes grossissent de ventres, j’ai envie de les tuer, de les rejoindre, « allez viens ! », je me retourne, Lore m’appelle à la septième fenêtre de l’immeuble au fond. Mais ce n’est pas elle qui vient de parler. Ce n’est pas elle qui vient de dire « tu viens, ce soir on cèle à sept et demain je te marris ». Quelque chose approche, je crois que la voiture s’est arrêtée. J’ai manqué un événement, je ne suis pas au bon endroit, c’est juste une nuit comme l’autre. Un type détale à toute allure, Ev’ me regarde avec son nez dans la main, « mon prénom est grillé, les piles sont mortes il faut que je me change, on se retrouve à la fête plus tard », je sais qu’il ment, il a perdu la face, il est impossible de savoir qui il est. Un type détale à toute allure, je crois que c’est moi. Il court droit vers l’immeuble, il se rapproche, il lance un regard derrière moi, je ne vois personne, je continue de courir. Devant sur la façade, les fenêtres se sont mélangées et le bâtiment recule, il menace de s’écrouler. Je pense que si je cesse de le regarder, je pourrais rentrer dedans, alors je file par la rampe qui mène au parking souterrain. Les murs sont d’un bleu poreux rongés de noir, l’érosion va les faire disparaître. Il y a un bruit de moteur, le temps passe un peu trop vite, j’ai peur de manquer le rendez-vous. Un grand bruit de crissement me terrifie, puis une secousse emporte tout et la lumière inonde le quai.

paragraphe de confort visuel
Mardi 9 décembre 2008

sangulaire 2

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Je sors du métro, je suis n’importe où de l’autre côté du monde. Je me suis encore endormi, je déteste ça, perdre conscience sous terre c’est vraiment vouloir rejoindre la nation des morts. Une exécrable nouveauté que je n’ai pas encore réussi à vaincre, l’assaut du sommeil est si soudain que je n’en prends conscience qu’au réveil. Je suis en retard à présent, d’autant que j’ai eu la maudite distraction de monter dans la rame en sens inverse. Terriblement en retard. Je n’ai plus qu’à patienter jusqu’à l’arrivée du prochain train sur l’autre quai. Et lutter pour ne pas m’endormir cette fois. Ça s’est déjà produit, des invasions de somnolences à répétition, je ne sais plus quand exactement, on perd vite la notion du temps dans un endroit où il fait perpétuellement nuit, d’autant plus quand on est baladé d’inconscience en inconscience de lieux étrangers et lointains en lieux lointains et étrangers. Ça pourrait tout aussi bien s’être passé ce soir, comment le saurais-je ? J’étais à « Père Lachaise » tout à l’heure, mais parce que je suis sorti par erreur ; une absence, je rêvassais, j’ai cru m’être endormi ; j’ai sauté de la voiture sans réfléchir en espérant limiter mon égarement. C’était une bêtise. J’étais à « Père Lachaise », seulement au tout début je suis parti de Saint-Lazare et ça ne correspond pas. J’ai du faire quelque chose que j’ai oublié, on perd vite la mémoire dans ces conditions, parce qu’à dormir dans le métro, au bout d’un temps on rêve de voyage en métro. Ça complique tout. A présent me voilà à Gournay, en banlieue donc, ça fait beaucoup plus loin. Il fait nuit même dehors, je ne m’en sortirai jamais. . . Tiens, le train arrive, ça n’a pas été trop long ce coup-ci. Je monte, je m’assois. Je commence par lire toutes les affiches à portée de regard, après je lorgne les filles et, sur le conseil d’un ami, je m’entraîne à imaginer tout plein de trucs sexuels, le désir ça maintient éveillé m’a-t-il assuré. Sauf que c’est plus fort que moi, dès qu’une partie du corps est masquée, comme ici ses jambes par le dossier, je projette des idées, qu’elle aurait des roulettes à la place, ou bien une boule, qu’elle va sortir ensuite en avançant par bond. Ou alors à la place des jambes, elle possède une autre tête pour lui tenir compagnie, qu’en fait c’est pas une fille mais une excroissance du siège qui a développé un phénomène hallucinant de mimétisme, qui ne peut prendre conscience de son existence que par les reflets intermittents que la vitre lui renvoit de son visage, privée de la vision de ses jambes, s’interrogeant sur la vérité de cette existence qui semble si fantomatique. Le train s’arrête au milieu du tunnel. Je m’attarde sur la demoiselle assise devant moi que je ne perçois que de dos. Une chevelure châtain. Elle ne doit pas avoir de visage, à moins qu’elle ait copié celui de la petite affiche accrochée au milieu du wagon, mais dans ce cas, il y a toutes les chances qu’elle l’ait imité tel qu’elle le voit, c’est-à-dire à l’envers, un visage souriant qui lui regarde l’intérieur du crâne avec jubilation. Des gens rentrent, des gens sortent, dans la voiture on dirait qu’il n’y a personne, le train reprend son trajet quand soudain dans la vitre je reconnais le profil de Lore. Je la vois partout ces derniers temps. Je tente frénétiquement de calculer quel profil m’est apparu, quelle direction elle, je regarde partout sur le quai, le tunnel nous engloutit. . . La fille sur la droite a posé ses yeux sur moi, mais ce n’est pas moi qu’elle regarde, je le sens par cet aspect vitreux qui suggère qu’elle se tient dans ses pensées où passent les lumières des veilleuses. Sur le schéma de la ligne clignote le voyant de la prochaine gare, plus que huit stations. Cela est peut-être issu de ma précédente pensée érotique, j’aimerais aller lui parler. Je sais que je n’en ferais rien en raison de cette curieuse attente qui règle les voyages sous terre, qui interdit qu’on échange quoi que ce soit sur nos vies si déjà on n’est pas venu ensemble. C’est très mortifère. On parvient à Rue du bac, je ne suis jamais descendu ici. Elle se lève, elle marche avec difficulté, j’en éprouve un fort malaise, Greuk s’assoit à mes côtés, elle s’approche, me pose la main sur l’épaule et dit « la fille devant vous va mourir si tu ne l’aides pas à se réveiller ». Greuk me fait un sourire, un clin d’œil et un signe du pouce. Puis elle s’éloigne, je crois qu’elle change de wagon. Je ne pensais pas qu’une telle chose était possible. Je fais le tour du siège, sa chevelure lui couvre tout le visage, Greuk éclate de rire mais je crois qu’il fait ça pour plaisanter. « Mademoiselle ? », je lui prends l’épaule. Elle a un soubresaut, tourne entièrement la tête, je vois apparaître l’intérieur creux de sa…

Blanche

c’était ma station, trop tard. Apparemment Greuk est déjà parti. Il faut impérativement que je téléphone pour prévenir.

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Vendredi 12 décembre 2008

sangulaire 3

<!– @page { size: 21cm 29.7cm; margin: 2cm } P { margin-bottom: 0.21cm } –>

« Je suis pas là, vous pouvez parler à ma boite à blabla » bip

- Salut Seth, ça va ?, c’est Amokryte.
- Oh salut vieille carne, dis ça fait des siècles, je me demandais si t’étais mort.
- Oui moi aussi mais en fait je crois que ça se rapproche, là chuis planté sur une aire d’autoroute, je crois que j’ai oublié de me doucher, je commence à renifler le furet et j’arrive plus à retrouver ma caisse. Ça me tue ça, j’avais un truc important à faire mais, et j’ai l’impression que c’est pas la première fois, je ne me rappelle pas, le dossier que j’ai pas lu est parti avec la bagnole.
- Hahaha, toujours le même, alors ça y est, t’es arrivé au purgatoire ? Mais comment t’as fait pour atterrir à Cerbere, c’est la gare à la frontière de l’Espagne, non ?
- Ah c’est ça ? Aucune idée, au départ je voulais passer à l’Enfer à Montparnasse parce que j’avais rendez-vous, avec toi d’ailleurs si je me souviens, mais j’ai du me faufiler en gourrance parce que je suis arrivé à la Locomotive, cte boite de crevards, alors bon, je suis arrivé trop tôt, y avait personne à part des vieux pervers mômifiés, des têtes de félins et des chevaux à pattes d’insectes, je me suis barré, je savais que j’étais suivi, y avait une file de taxis comme pour un enterrement, je me suis dit « si je monte là dedans, y vont me mettre la mort au compteur, alors j’ai pris celui d’après pour rattraper une fille sublime avec des yeux en amandes qui m’avait taxé des clous de cercueil en me glissant une invitation brûlante et mensongère, j’ai cru à un indice et en sortant j’ai constaté qu’on m’avait chauffé ma tire. C’est pour ça, je voulais te dire, attends-moi, je vais être un peu en retard mais j’arrive, d’ici vingt minutes ».
- D’accord, arrête de réciter, à tout à l’heure mais je ne serai pas là avant demain, l’ascenseur est parti en désinfection à cause des libellules qui attiraient les malindrômes, et puis là je suis avec quelqu’un. Elle m’a assuré que c’était dangereux, on n’est pas tout seuls et les autres sont experts en imitation et en leurre, l’un ou l’autre, ils savent tout faire. Mais elle a entendu parler de Lore, on dit qu’elle a changé, qu’on ne peut plus la reconnaître que de dos et qu’elle est très pâle.
- La pauvre elle doit avoir le corps rompu, j’arrive toujours pas à encaisser. Mais pas question de lâcheté cette fois. Les temps morts comme là où chuis, je me dis que c’est plus proche de la vraie vie, j’ai l’impression qu’il va se passer quelque chose. Peut-être qu’en revenant tout à l’heure, j’en saurais plus.
- Tu penses rencontrer le salut en attendant sur un parking ?
- Je sens qu’il y a quelque chose, la voiture qui disparaît, ça me fait comme une promesse mais c’est encore crypté.
- Si tu la revois, vérifie que le dossier, … Elle dit aussi de se méfier des sens interdits, fais gaffe. Bon, il va falloir que je raccroche parce qu’elle risque d’appeler avant de venir. Après je ne me souviens plus
- Je comprends, bon ben salut et à plus tard.
- Salut. Préviens-moi si t’entends sonner, sans faute hein, j’aimerais pas me rendre compte que c’est pas arrivé parce que j’ai oublié d’ouvrir.

Promis, je t’appelle si j’entends que ça sonne, allez salut. « Ciao. Essaie la station service, peut-être ils auront vu ta bagnole ou tu trouveras quelqu’un pour t’emmener. » Je préfères pas, j’ai vu de loin leurs affiches « mettez un tigre dans votre moteur », ils ont plein de bidons marqués « white spirit » dessus, alors tu vois je suis à Cerbere, les bornes à essence marchent toujours par deux, j’ai bien l’impression que c’est ça qu’on appelle des dieux psychopompes, il vaut mieux que je reste sur le parking, d’autant qu’au prix du litre, l’obole pour remonter l’autoroute de l’été, ça va me coûter un oeil. Alors t’as rencontré quelqu’un ? « Ouais salut, on dirait bien, c’est un peu brumeux maintenant, je crois même que ça s’appelle une relation, faudrait que je pense à vérifier sur l’ordi des fois que ce soit un fake, l’anti-virus a pas moufeté mais des fois ça pourrait être aussi une backtérie, j’ai un souci avec mon ms-dos. T’aurais pas entendu un bruit des fois là ? ». Non je ne sais pas. Il était des fois…. Ça ressemble à un conte à répétition ton histoire. Bon allez salut, alors. « Tu lui diras toi-même quand tu la verras. Ou un conte à rebours, je me demande, c’est pas croyable l’effet de déjà-vu que je reçois avec elle. Comme si toutes les premières fois faisaient recommencement mais recommencement vers l’origine. Ecoute, débrouille-toi pour laisser une trace sur ton site à un moment ou un autre, ça nous servira de repère ». Ça fait un mois que j’essaie mais j’ai l’impression d’avoir passé mon temps hypnotisé à lire mon nom dans un miroir. Et à l’origine de ton histoire, y a quoi ? « Je me rappelle juste que ça résonne, j’attends de le revivre pour m’en souvenir. Tiens et tant que tu es là, je te rends ton bouquin, le truc là, Les Poètes du Grand Jeu ». Ah oui merci, alors tu l’as lu ? « Non évidemment j’ai adoré les textes sur les rêves, imaginer qu’on se réveille au moment où l’on s’endort pour parvenir au rêve lucide, ça me paraît lumineux, il faut absolument qu’on essaie. Dès que la fille arrive, je pars me coucher pour te rejoindre ». Oui à tout à l’heure. Il faut vraiment que tu t’endormes pour qu’on se rencontre. « Et là t’as pas entendu un bruit ? ». Un bruit de bagnole mais c’est pas la mienne. Merde, je la reconnais, c’est la fille de la boite. Putain cette bagnole j’hallucine, on dirait qu’il fait nuit autour, elle ressemble à un submersible avec des fuites dans les couleurs ! « Fais voir ». Tiens regarde. « Mais c’est la nana que j’attends. Bouge pas je l’appelle ». Elle décroche, j’entends une sonnerie. On dirait qu’elle ment. J’entends mal, ça me plaît pas du tout, je suis sûr que sa voix montre des morts qui transpirent. « Ok j’ouvre la porte. Impossible de lire son numéro, y a quatre étoiles sur le cadran ». Elle me fait signe de monter, c’est peut-être une invitation, j’ai l’impression de sentir des brûlures sous la peau mais je ne vois pas le dossier manquant. . . Quelque chose me dit que tu devrais prendre ma place, il faut absolument que je revienne sur Paname et toi tu comprendras peut-être ce qu’elle veut. D’accord je descends. L’ordi détecte une étrange architecture magnétique avec des noeuds bizarres, c’est identifié comme des dyamants. Tu comptes faire comment ? De la « joieillerie », ça ressemble au caractère de Lore d’avant, gai et railleur, ça peut être qu’un piège. Si je m’en tire, faut que je parvienne à Gare de Lyon après je prendrai par le parc de l’Escabelle. Mais si tu dé[...

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paragraphe de confort visuel
Mardi 16 décembre 2008

sangulaire 4

<!– @page { size: 21cm 29.7cm; margin: 2cm } P { margin-bottom: 0.21cm } –>

J’arrive. Il fait nuit, la place est noire de monde. D’instant en instant irradiée de rouge ou lamée de bleu par les jaillissements de flammes ou les traits d’éclairs qui grondent ou retentissent là-bas. Derrière les murs. Ni orientale, ni occidentale, ni médiévale, ni moderne, des bâtiments, des tours, des dômes de toute époque, de toute origine, mais ce n’est pas une ville, ni même les vestiges d’une ville. On crie mon nom, quelque part au cœur de la foule, ils sont tous déguisés, des créatures de toutes les espèces, de toutes les légendes, on crie mon nom, je me dirige, je me fraie un passage de corps en corps, bousculant avec lenteur des ailes, des pattes, des encolures, des crinières, des trompes. Bois, os, chitine et chair, métal. Ils grognent, me bousculent en retour, certains vont jusqu’à faire claquer leurs mâchoires près de mes oreilles, siffler le fouet de leur dard au bord de mes paupières, par jeu il me semble. Je ne me retourne pas. Ils font tous la queue pour rentrer, quelque chose d’extraordinaire se passe à l’intérieur, ils apaisent leur impatience en se fondant dans le rôle qu’ils attendent d’incarner de l’autre côté. Le réalisme des masques et des corpulences est saisissant. Des mouvements aussi. On m’attrape par l’épaule. Ev. « Enfin, te vla, t’es en retard ! », « ouais, je me suis endormi dans le métro, j’ai raté la station », « pfff, et alors c’est ça ton déguisement ? Tu t’es fourni dans une benne ? », « nan, j’ai glissé, chus tombé dans la boue en coupant par la parc de l’Escabelle », « ah çui-là, chus sûr que si on raffinait ta maladresse dans une centrale, tu donnerais assez pour éclairer une ville », « haha, salaud, ouais mais t’imagines la gueule de la ville aussi ? », « ah oui, c’est vrai que vu comme ça, ça fout les jetons, tiens vla ton billet ». Il me tend une pièce en étain frappée d’un visage de diablesse sur un côté, on dirait Lore un peu avec un sourire jubilatoire, et de l’autre une étoile faite avec des faux. Les regards autour de moi ont changé, ils ont quitté l’animosité instinctive qui les habitait d’abord pour s’illuminer d’une équivoque complicité. On croirait assez une cruauté de comédie, surjouée, mais ce pourrait être aussi l’expression vascillante d’une haine contenue sous des sourires carnassiers. J’hésite. Les yeux mentent les visages et les visages simulent des imitations. Intimes, des intimitations. « Une satanée ambiance, hein ? », même Ev me sourit d’une manière ambigüe tout d’un étrange sardonisme, il cligne de l’œil et lève le pouce mais je crois qu’il fait ça pour plaisanter. Ou bien c’est peut-être moi qui aie du mal à le prendre au sérieux, parmi toutes les engeances infernales rassemblées ici, il est pour autant que je peux en voir l’unique spécimen de démon travelo. Mini-jupe, porte-jarretelle, escarpins, bustier avec faux-seins, maquillage outrancier complétés d’iris rouges, d’une langue fourchue, d’épines osseuses aux coudes et sur la colonne, de doigts crochus et du pelage naturel visible sur toutes les parties nues de sa personne. Tous ceux qui nous entourent lui jouent une cour brûlante que mon arrivée a réfrénée un instant, hérissés d’une angoisse panique, je m’en rends compte maintenant, mais n’a pas interrompue. Le retentissement silencieux de cette peur est encore partout sensible. La menace ne s’est pas dissipée, elle s’est couverte d’un voile que le moindre de mes mouvements pourrait faire choir. Et plus encore mon immobilité. Je tâche de me glisser prudemment dans une attitude, je tremble, je sais qu’on me surveille. Pour faire écran, je prends une cigarette. Ev endosse son costume à merveille. De félins minaudages en bestiales voracités, il éteint le feu d’un troisième baiser, retire ses mains d’un corps en chasse jeté sur lui en proie au sacrifice. L’avant de sa jupe se dresse en chapiteau, ultime insigne portant son accoutrement à l’acmé qu’il convoitait, il exulte. J’ai un rire forcé, je ne parviens plus à distinguer si davantage il est devenu grotesque ou effrayant. Comme si sa caricature camouflait quelque chose d’exactement contraire, mais contraire à quoi ?, que porte-t-il véritablement sous sa jupe ? Et si, les autres ? Je souffle, je dois me tromper. Je crois que c’est du aux autres, à leurs rires dysonnants qui semblent promettre des blessures, mais cela tient peut-être à moi. Peut-être parce que mon accoutrement fait tache, que je me sens constamment déplacé. . . De l’huile s’est répandu par flaque, il manque quelque chose, je n’arrive pas à savoir quoi, mais c’est là, c’est sale, ces sales, mots, faux, mauves, fauves. Je ne sais plus pour quelle raison je suis ici, je suppose que tout cela me deviendra compréhensible lorsque je serai rentré. Je vois qu’ils s’amusent, ou bien je crois, ils jouent, ils jouent faux, atrocement faux. Mais c’est la règle ici. Des douleurs me prennent la gorge. Si tout est feint, peut-il encore rester des intentions?, qu’est-ce qu’une farce quand tout est tromperie ? Je crois qu’ils jouent. J’hésite. Peut-être qu’ils simulent pour dissimuler, mais non pas derrière ou ailleurs, peut-être juste là, devant, évident, évidant, aveuglant. Comme s’il y avait quelque chose de si mal caché, de si agité, de si brutal qu’il faille sans cesse le recouvrir. Turbulences. Parce que le geste même est une erreur qui ne peut tenir, retenir que par une infinie répétition. . . Je voudrais pouvoir souffler un peu, j’ai du courir, j’ai du mal à respirer. Une excitation grandissante parcourt la foule semant plus encore la confusion dans les gestes. Des querelles surgissent, à griffes, à dents et à cris de douleurs, qui s’achèvent par des éclats de rire, des enlacements, des plaies. Des étreintes amoureuses se disloquent en sarcasmes et en haine, abandonnant des morceaux de corps mélangés. Je tente de sourire. Ma gorge se serre, des sensations de brûlures me dévorent le cou. Une femme à peau bleu de cobalt, habillée de motifs noirs à l’encre soufflée avec des yeux si clairs que les regarder provoque des larmes, danse pour Ev juchée sur ses deux sabots. Elle se rue sur lui. Déséquilibré sur ses haut talons, il fait un faux mouvement, la pointe de son épine au coude lui perfore l’œil. Ils s’immobilisent. Soudain. Tous. Ils regardent. Ev ôte lentement son coude, l’œil sort avec. La sang s’écoule sur la joue de la femme au dessous de l’orbite vide. Il y a un silence. Puis une ovation. On l’acclame pour sa beauté. Elle grossit. Ev semble satisfait, il m’envoie un nouveau clin d’œil « c’était pas un vrai » glousse-t-il. Un miroir est tendu à l’éborgnée, elle s’y découvre, un sourire triomphant l’illumine. Œil bleu sur larmes de sel, orbite noir sur larmes de sang. J’applaudis aussi, j’essaie de sourire. Une immense clameur envahit la foule. Je tourne la tête, je découvre seulement qu’un éclopé à face d’ogre lépreux cherchait à m’étrangler de ses deux mains, les ongles enfoncés dans la chair. Il me relâche, l’attention se porte maintenant ailleurs : les portes se sont ouvertes. Une oie à deux têtes protège le passage. Ou bien c’est une tête à deux doigts. Ou deux cornes qui tortillent. Mais ce ne sont pas des becs, ce sont des ongles. C’est difficile de distinguer, j’en perds à chaque fois le compte. Ev se rapproche « t’inquiéte c’est Robert Trébor, le visagiste », c’est Herbert ?, j’ai mal compris. Il me scrute un instant « Pfff, arrête, c’est facile, regarde », il me présente sa main « une oie, deux doigts, trois toi, mais méfie-toi, on oublie vite ici », j’inspecte aussitôt mon corps, je suis entier mais couvert d’écorchures, j’ai des hameçons accrochés partout sur moi. Je regarde Ev pris de stupeur, il me sourit en haussant un sourcil. Une révélation me jaillit dans la conscience, évidant, il y a quelqu’un ici qui tient les fils. Je me précipite pour tous les arracher mais je suis convaincu que je vais en oublier, il y en a trop et je suis tellement maladroit. La foule se presse pour rentrer, je tente de me libérer de l’invisible toile plus vite encore. « tu viens ?, ce n’est pas le moment de lambiner, tu vas découvrir le plus profond spectacle conçu par les gothiques, un jeu unique mené grâce à un art rateur, c’est moi qui te le dis ! », il a un rire comme après une bonne plaisanterie. J’essaie de rire, je sonne faux. Le gardien me toise, il sécure les ongles, des chevaux s’ébrouent. Il tente quelque chose, je lui jette mon jeton, par crainte. « tu sais de quoi elle a l’air ? ». Mon coeur cesses de battre, je suis en sueur.

paragraphe de confort visuel
Vendredi 19 décembre 2008

sangulaire a

bleu lisse

rouge peur

noir manque

paragraphe de confort visuel
Jeudi 25 décembre 2008

sangulaire 5

<!– @page { margin: 2cm } P { margin-bottom: 0.21cm } –>

J’émerge. Enfin. Je me sens émerger. Un rêve, juste un rêve. La conscience de mon corps étendu entre les draps, qui vivait seul abandonné de toute sauvegarde dans cette vulnérabilité me ressaisit lentement. Les lambeaux de mon rêve se rétractent me libérant doucement de l’angoisse. J’ouvre doucement les paupières dans l’attente heureuse du retour autour de moi du cocon de la chambre, bienveillante dans la pénombre. J’ouvre doucement les paupières

face à deux yeux fixes

devant moi

tapis avides dans le chaos d’une chevelure.

Secousse, Frayeur. Je recule de tout le corps,

vitesse panique de la pensée, avant de comprendre

avant de m’écrier « Frimousse, bon sang, préviens-moi quand tu me reluques pendant que je dors ». Soupir. Le temps de poser un sourire sur l’absurdité de ma déclaration, mon cœur se calme, je penche ma tête vers elle « je sais pas moi, téléphone par exemple… ». Toute en paresse elle se retourne, elle se retourne, elle me tournait le dos. Les yeux disparaissent dans ses cheveux alors que son visage s’offre à moi engourdi de sommeil, les paupières lourdes, bougonnante endormie cherchant mon ventre d’une main apaisante. Tandis que je suffoque me redressant à demi saisi d’horreur par la vision. « Pinpon ? », je sursaute, les doigts de la main ne sont pas dans le bon sens, la voix vient de l’autre côté.

Frimousse.

« tu as fait un cauchemar mon cœur, je t’ai entendu crier, ça va ? ».

Il n’y a personne que moi dans le lit. Il fait déjà jour. Je la rassure d’un signe de tête. Je balbutie « tu es debout depuis longtemps ? », « oui, tu prenais toute la place, alors je suis partie chercher des croissants ». Je sais qu’elle ment. Je suis au bord du lit, son oreiller est taché de mascara, deux traces noires, ou rouges, en amande effilochée avec avec un fil qui touche presque le matelas, elle a pleuré pendant son sommeil. Elle a pleuré de rage. « je vais te faire un café ». Elle part dans la cuisine. Et puis il y a une bosse, quelque chose sous les draps, un livre peut-être « Les poètes du Grand Jeu » mais je n’ai pas vraiment envie de vérifier. Sa voix a quelque chose de mauvais. La chose a bougé. Je vais devoir quitter le lit, je vais devoir ôter les draps, je vais sortir mes jambes. J’ai peur de ce que je pourrais découvrir. La chose a tremblé, elle est un peu plus proche maintenant. « tu veux du lait avec ? »

« NON ! ».

« susucre ? »

Je décide de ne plus faire attention. C’est la chambre de Frimousse, elle a changé. Je sais qu’elle a fait ça pour masquer ce dont on a décidé de ne plus jamais parler. . . Mon rêve me revient, je prends une fourchette dans le tiroir pour calmer une démangeaison au mollet. Encore un rêve où je me transforme, je poursuis, je suis poursuivis, il fait nuit, ça ressemble à des entrepôts autour de docks, il y a des containers, des grues, des lumières bleues et rouges, de l’ombre. Entre deux monticules de marchandises, à côté d’une carcasse de voiture carbonisée, je retrouve celui que je cherchais pendant que je me gratte avec la fourchette, silhouette épaisse crevée de deux yeux en épingles blanches, la surprise me saisit mais la colère me porte. Je me rue sur lui, je le roue avec une violence de meurtrier. Il s’écroule, je vois son visage couler entre mes doigts et sur son torse et des pas dans mon dos. Je fuis en lui volant son arme, un long manche de métal terminé en crochet, la fourchette est pleine de

blanche, elle est toute blanche, je ne me rappelle plus le mot, ça s’écaille et ça tombe en miettes sur les draps. Frimousse revient avec un plateau « Lore est certainement le meilleur des cafés mais c’est à vous de juger… moi tu sais ce que j’en pense ». . . Elle prend un croissant et le trempe dans mon bol « espèce d’enculé, tu crois peut-être que j’ignore ce que tu fais de tes nuits ? », des miettes tombent sur les draps. Elle mange, le croissant saigne et se tortille, je sens un contact sur ma jambe, froid et humide comme une succion, je n’ose pas bouger de peur qu’elle sache. Au bout, je parviens dans un bâtiment high-tech qui doit contenir des laboratoires et des salles de tests. Des filles nues très belles bavardent ou se prélassent partout. Elles me regardent comme si ma présence était naturelle. Elles gloussent en voyant mon arme. Je sais qu’elles sont prêtes à combler tous mes désirs mais j’ignore avec qui ou dans quel ordre initier la série. Si j’en manque un seul, elles risquent de se venger. Je n’ai pas eu l’occasion d’ouvrir le dossier ou bien je ne me souviens plus, la liste que j’ai en mémoire me semble incomplète, erronée ou vide. Les plaques sur les murs indiquent des salles de tests mais l’alphabet utilisé est si étrange que je ne parviens pas à comprendre de quoi il s’agit. Derrière la vitre un scientifique compare l’espace stellaire l’œil rivé sur le téton des femmes. L’une d’entre elles est différente. Une fille s’approche. « il en reste encore un, tu pourras faire tout ce qu’il te plaît quand tu l’auras mangé mais si tu ne te dépêches pas, il risque de pondre ». Frimousse me tend l’autre croissant, la croûte s’est distendue comme une cloque. Elle me regarde fixement, elle attend. Je fouille dans ma conscience à toute vitesse pour retrouver la suite, saisi du pressentiment que quelque chose de crucial s’est produit, que je dois absolument savoir si par exemple je suis mort. « MANGE ! ». Je sursaute, je sais que si je ne mange pas Frimousse va se ruer sur moi, les draps vont voler et alors elle verra. Je mange. Je me souviens que je cours partout dans les salles de laboratoire, ma fourchette à la main, me répétant inlassablement que le dernier qui reste, ce n’est pas moi, je vais le trouver, ce n’est pas moi. Il y a des choses qui bougent à l’intérieur du croissant. C’est mou et gluant. Je bois mon café et puis je décide de massacrer toutes les filles pour découvrir celle qui reste, celle qui est différente, celle qui saura. J’ai des haut-le-cœur et des larmes. Mastiquant la chair du croissant, je suis envahi d’un pressentiment de mauvaise farce. J’ignore d’où me vient cette impulsion sauvage d’élimination. On cherche à m’attraper avec l’amour unique. Je suis persuadé qu’au terme de mes violences, convaincu d’amour par la plaie des meurtres, on va me jeter dans les bras d’une femme qui sera ma mère. Je cours en avance de l’horreur. . . Il faut que je les assassine toute pour la tuer elle aussi, après j’incendierai la scène. Je trouverai le mauvais plaie-sang. Au milieu de toute ma boucherie, je vois la silhouette de la femme ultime, je me dirige vers elle en finissant mon croissant. « PARLE ! ». Elle ôte une perruque, elle fait non de la tête, je crois qu’elle baisse les yeux, elle dit d’une voix grave « moi je sais seulement que tu t’es trompé, ce n’est pas moi ». Il ya deux coulées noires brunes glissant du rebord du bol vers la base. Je baisse les yeux, ce n’est pas ma jambe qui me faisait souffrir. « tu as mal compté ; quatre quoi, cinq sois, six oies, c’est toi ». Je me retourne, des monceaux de corps éventrés, elles sont mortes pour rien. Trois fois rien.

Frimousse me regarde avec satisfaction. Elle pose le crochet puis emporte le plateau, elle éteint la lumière, elle ferme la porte.

paragraphe de confort visuel
Dimanche 28 décembre 2008

sangulaire a + x

le carré du sens et de l’inconnue génère le sens du sens, l’inconnue de l’inconnue plus deux sens inconnus

le carré du sens sans l’inconnue génère le sens du sens, l’inconnue de l’inconnue moins deux sens inconnus

le sens du sens sans l’inconnue de l’inconnue est issu du sens avec l’inconnue multiplié par le sens sans l’inconnue

(cryptosémantique- propriétés remarquables)

paragraphe de confort visuel
Vendredi 2 janvier 2009

sangulaire 6

[...] Assis dans le lit jambes repliées, adossé au mur la couverture tirée jusqu’aux épaules, je poursuis yeux mi-clos luttant contre mon harassement le fil d’une histoire dont le déroulement ne cesse de m’égarer. Sur la toile obscure de mes paupières scintillent des couleurs, des formes se déplacent fuyant avec le regard, animées de changements lents et tournants ou déployées en hypnotiques rayonnements géométriques. Je tente d’y lire des mystères insensés sentant le sommeil mouiller les berges de ma conscience de vagues paresseuses qui allongent leurs caresses. Je lutte. Si rien des secrets que m’offrent ces visions ne m’est dévoilé peut-être au moins influencerais-je suffisamment mes pensées pour que le rêve m’ouvre le souvenir d’une piste. Les frontières qui séparent les mondes ne sont pas closes. Bercé dans mes divagations hypnagogiques où le noir de la chambre se confond avec l’intimité palpébrale, du bain nuageux de couleurs les motifs engendrent des figures, puis des visages. Tout d’abord éphémères et inconnus, passant dans l’onde du regard jusqu’à disparaître, puis mobiles, s’animant, chargés d’expressions de plus en plus vives, fascinatoires émouvantes, incarnations de vies aperçues dans le mouvement d’un moment, des scènes encore inaccessibles et qui ne le deviendront peut-être jamais où quelque chose de crucial se passe juste à l’instant. La puissance évocatrice de l’imaginaire aimante les moindres parcelles pour les sertir d’ailleurs et d’au-delà où s’instillent à gouttes ambrées l’intrigue et l’appel. Bientôt les visages vont prendre corps et de la géométrie des formes naîtront aussi des lieux, des bribes d’événements vont défiler dont l’essence très reconnaissable est manifestement celle du rêve. Il suffit alors de fermer les yeux pour que l’une d’entre elles envahisse tout le regard et qu’il n’y ait plus d’autre sens au monde que celui qu’elle-même va conduire. Mais en conservant les yeux à demi ouverts, on peut assister à la naissance des rêves, observer comment les visages peuvent se déformer pour devenir monstrueux, comment les corps peuvent se dénuder pour se révéler soudain intensément érotiques, comment les paysages peuvent s’étendre pour se livrer libres et immenses au vertige aspirant de l’exploration aérienne.
S’il est possible d’entrer en contact avec ses rêves simplement en obturant le chemin au monde réel, alors certainement cela doit tenir au fait que le bombardement projectif onirique ne cesse jamais, mais la conscience seulement n’y est pas continuellement attentive. Le monde réel est trop aveuglant. Cependant le rêve ne meurt pas pour autant, il s’offre partout où le réel échoue. Le fourmillement de couleurs est visible sur n’importe quel mur dès que je cesse d’être ébloui par sa teinte, tous les nuages portent des visages, la moindre tache contient une créature. En s’écrasant les yeux des pouces assez longtemps dans le noir, il devient possible de provoquer la cécité du réel et de rendre visible ce que voient les yeux. Le réel ne cesse pas d’échouer, la couleur du mur est une invention de mon cerveau, le mur n’est pas blanc, il est jaune sous la lumière de l’ampoule, éclairé autrement il pourrait être violet. Mais je ne perçois jamais les couleurs réelles, le mur devient blanc dans la maquette reconstituée par ma pensée qui suppose l’existence du vrai. Blancheur idéale pour humanoïdes diurnes ne doutant pas du Soleil. Acquis à la conviction que le Soleil est le modèle de toute étoile, qu’il éclaire la vérité en jaune doré.. .
Du sommeil à l’éveil surgit le souvenir. Car l’éveil rapporte la mémoire, le souvenir raconte toujours moins le rêve que le retour du réel. La mémoire est jeu pour le rêve, elle devient un ordre pour le réel. Tout rappel, souviens-toi, est un rappel à l’ordre. Ordre de la maquette qui veut la définition d’une monde organisé et conjure le cauchemar d’un réel informe en répétant partout qu’il faut se tenir informé, dont l’outil gigantesque d’administration du réel est l’informatique. Etrange ironie. Mais s’il est nécessaire de dormir, non pas seulement se reposer mais dormir, faudrait-il croire au contraire que l’œil continue de voir pendant que la pensée soumise à la raison de sa mémoire se satisfait de croire, que le sommeil vient pour reposer la conscience de la concentration nécessaire à soutenir les mensonges qu’elle endure pendant l’éveil, mensonges qui lui permettront d’élire une vérité. Des bribes de discours se mélangent maintenant à mes pensées, l’histoire que je cherchais à suivre s’échappe, je sens qu’un mystère s’épaissit en laissant derrière lui la piste d’un signe menant à un indice menant à une trace menant à une perte. A moins qu’il ne s’accomplisse d’une manière devenue méconnaissable pour moi. « Tableau de schèmes et de gemmes merveilleux », pourquoi ai-je entendu cela ?, pourquoi ai-je l’idée qu’il s’agit d’une citation mille fois répétée ?. .
Je ne me connais pas assez pour savoir si je suis bien exactement le même chaque matin, la conscience de soi est si facile à leurrer, il suffit d’un rêve où l’on se voit agir pour apprendre qu’elle peut se déplacer, se dédoubler, d’un autre où tout en étant soi on sera un autre pour se demander si son unique fonction, son unique pouvoir n’est pas de proclamer « tu es toi-même », triant ensuite dans la mémoire tout ce qui ne lui convient pas pour assurer la pérennité de l’illusion, jouant de la simple activation d’un sentiment de familiarité posé sur l’inconnu de sa personne. Fondé non pas sur la reconnaissance d’un même mais sur le meurtre de l’autre « tuer toi par toi-même », l’essentiel n’étant ni le même, ni l’autre mais l’action de trancher le nœud inextricable.
Mais il y a quelque chose à tenter, j’ai lu ça dans un livre au cœur opaque d’une autre nuit. Il y a quelque chose à tenter pour rattraper cette histoire, pour tenter de retrouver Lore, savoir enfin si elle existe tandis que le réel la refuse, tandis que mes souvenirs et mes sentiments l’appellent.
Je ferme les yeux, je m’endors et je me lève.. .
J’ai toute la nuit, la longue nuit de ma conscience pour m’éveiller aux secrets de l’être.
Au milieu d’une foule, j’avance vers une entrée magistrale

paragraphe de confort visuel
Dimanche 4 janvier 2009

sangulaire (A-L)²

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paragraphe de confort visuel
Vendredi 9 janvier 2009

sangulaire 7

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Nous rentrons. Aussitôt passées les massives doubles portes dont le linteau avertit en lettres lumineuses « Rien n’est vrai, tout est permis », la foule se disperse en tous sens. Les attractions semblent se tenir en tout lieu à la fois. La foudre et le feu surgissent des endroits les plus inattendus, des corps grillés s’effondrent, d’autres incendiés s’enfuient sous des cris d’admiration et des applaudissements. Il est possible de rentrer partout, certains n’hésitent pas à escalader les façades pour s’introduire par les fenêtres. Ou à se jeter des balcons. A s’écraser sur la pierre. Partout dans les rues, on se court après, on se prend à la gorge, on fornique, on fuit. Le reproche roule en moi de ne savoir trouver mon plaisir dans cette fête, de ne pouvoir participer, comme si la liberté se tenait à un instant de ma conscience sans que je puisse m’y plonger par crainte de perdre mes liens. Ils sont tout ce que j’ai rêvé d’être, inhumains, impulsifs, vivants. Je les envie. Leurs émotions ne sont pas moins vraies parce qu’elles trichent avec la raison, au contraire. Elles sont pures. C’est moi qui suis dans l’erreur, c’est moi qui me trompe en refusant de me tromper. Je les envie, je suis terrifié. Je me faufile à l’écart, je longe une rue sombre entre un terrain vague grillagé et d’anciennes ruines de fours en pierre qui portent en ombres de sang l’empreinte de corps meurtris, traînés. Le sentiment d’être en tort me mord plus fort noué de familiarité, mes chevilles et mes yeux me font mal. Je retire d’autres hameçons de mon corps et je me force à bouger pour fuir l’idée qu’un souvenir pourrait jaillir de ces traces. Qu’est-ce que je cherche à protéger. J’aboutis à une place circulaire bordée de gradins sous des colonnes chargées de fleurs lumineuses. C’est une place de marché où l’on écoule des humeurs. Des individus sont passés à la roue, d’autres attachés par des poinçons à des cordes puis levés en hauteur à la criée. Je fais le tour, suspendu à ma fascination. Les hurlements me tintent dans les os, les plaies me coulent dans le regard. Les êtres sont de plus en plus monstrueux, créatures dépassant les deux mètres cinquante, couvertes de fourrure, d’écailles, de protubérances, diformités, maladies, organes surnuméraires. Je m’éloigne. Je cherche Ev mais il n’est plus là, j’ignore en fait s’il est vraiment rentré. Si tout est feint, que peut-il advenir. Vais-je rencontrer Lore. La rue qui m’a amené s’est changée en boulevard humide, je sens l’effroi ramper autour, « tu ne sais plus où aller ? ». Je sursaute. Une femme d’une race cousine de l’éborgnée sort de l’ombre, sa peau est d’un violet profond légèrement phosphorescent parcourue de tatouages colorés, et mouvants « tu as vraiment un goût infect, tu ressembles à un humain, j’adore, c’est d’une infame originalité ». Elle me considère un instant « il en fallait un pour jouer l’ennui, félicitation. Viens, suis-moi, nous verrons si ton flegme résiste ». Elle semble couverte de fines écailles argentées, des lèvres de chair pendent aux arrêtes osseuses de son corps. Je sais que j’ai vu quelque chose de terrifiant quelque part sur elle mais je ne peux me retenir de la désirer. Je la suis, elle me jète des oeillades, par taquinerie ou par vice, nous rentrons. J’ai un sentiment de déjà vu, dans un vaste édifice qui ressemble à une villa colonniale. Passées les massives doubles portes sur le linteau desquelles est inscrit en lettres lumineuses « quelque chose en français », nous joignons un public qui assiste à l’intérieur d’une salle Renaissance à une scène de viol et de torture. Les corps sont dans un tel état je ne parviens pas à définir à qui reviennent les membres et les cris, ça gesticule comme une pieuvre. La fille s’agenouille pour me sucer. D’autres couples ou d’autres groupes se laissent conduire à l’orgie emportés par la violence des sons que l’on respire et des images que l’on boit. Un homme, mais est-ce un homme, occupé à sodomiser une créature à double colonne en lui balafrant les joues du dos d’inscriptions rupestres, me confie avec délectation « il n’y a qu’une différence de style entre une partouze et un massacre, il s’agit toujours de pénétrer la chair ». Si tout est feint. Je baisse le regard vers la femme qui me lèche, mes pouces sont enfoncés dans ses yeux, mes ongles dans ses ouïes, je suis convaincu de faire une erreur. Je regarde de nouveau la scène de viol. Mes yeux s’écarquillent et l’image grandit en se rapprochant. C’est un accouchement. Ils sont deux à hurler, j’ignore qui torture l’autre, le corps qui s’extrait du ventre est celui d’une vieille. Ma bouche veut s’ouvrir d’épouvante mais je serre la mâchoire de peur que l’on m’enfonce quelque chose dans la gorge. Le sang gicle, des odeurs de détergent se répandent. Une idée encore informe gonfle dans la gorge. Je baisse les yeux. La fille ne me suce pas. Elle me pond des oeufs dans les testicules. Je panique. Je m’arrache à sa ventouse. Autour l’orgie s’est armée de lames. Je comprends, Si tout est faim, nous allons tous nous entredévorer. Les maquillages ne servaient qu’à préserver l’idée qu’il existait des humains dessous. Ils commencent à arracher leurs masques. Je me rue à l’extérieur, je trouve un escalier que je dévale. Je sens le délire monter comme une fièvre. Je descends plus vite mais je suis alenti par la densité de ma peur. Je sais que c’est ma conscience qui se refuse, qui m’entrave. Je me précipite vers la première porte. Mais c’est elle aussi qui m’avertit. Je suis de retour dans la salle. « j’ai trouvé le fil ! ». Une voix. Ma jambe est soudainement tirée en arrière, je tombe, quelque chose me serre dans la gorge. Quelqu’un vient de partir précipitamment, c’est lui que je cherche. Je ressors en courant. Elle m’avertit qu’elle fait défaut, des faux. Je dévale un escalier, je vois une porte béer à l’étage du dessous, je vais si vite que je la traverse. Ils sont tous là. Nus. . Tableau de schèmes et de gemmes merveilleux. L’épouvante. Je sais qu’ils savent. L’épouvante. Je repars en courant. je tombe dans un couloir. Il faudrait que je perde conscience pour me sauver, mais comment faire. Je le traverse. Il faut que je cesse de penser. J’entends des bruits derrière les portes. C’est de croire encore qu’il existe des mots qui me retient. Je cours. Vais-je devenir fou, vais-je… Je me projète dans la fenêtre. Lore, aide-moi

puis-je tout oublier avant de m’écraser

chute

tout défile devant mes yeux

trop vite

le rêve s’arrêtera-t-il s’il n’y plus de mot

sol

ou bien ?

j

paragraphe de confort visuel
Vendredi 16 janvier 2009
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