sangulaire 1
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C’est juste une nuit comme les autres. Avec des gens qui passent au bord de l’eau. On dirait une mauvaise Seine avec des gestes lourds à l’intérieur. Il doit faire bon. Les lumières des lampadaires sont douces et flottantes. Malgré l’interdiction il y a des jeunes qui tentent de les toucher, de remonter à la surface pour voir par dessus la nuit. Certains disparaissent. J’essaierais bien moi aussi mais à chaque fois que je pense à traverser une voiture arrive en trombe, lentement. Je crois que j’aurais le temps, malgré l’intensité de sa vitesse elle n’est pas encore là. Seulement je ressens qu’elle n’évolue pas dans le même temps que moi, parce qu’elle est réelle et que ma pensée est imaginaire. A peine aurais-je décidé d’allonger la jambe, à peine aurais-je posé le pied que je serai balayé par son accélération. Non ce n’est pas cela. Elle n’accélérera pas, c’est seulement mon pied qui en bougeant irait rejoindre un temps plus rapide, celui de la vélocité de la route où je suis écrasé. C’est une nuit comme une autre. Derrière il y a je sais, cette grande maison colonniale faite d’une monticule de pièces chavirées de lumières et ivres de musique. Il ne faut pas que je m’éloigne trop car je sais qu’on m’attend, Lore surtout. Je suis juste sorti fumer une cigarette, mais c’est idiot j’ai oublié mon paquet. Alors je regarde les gens, qui marchent comme des ombres. Ils se tiennent toujours comme s’ils étaient de dos, même sous les lampadaires, ils sont encore dans le noir, ils ont tous le même pas. Il ne faut pas que je me laisse trop distraire, j’ai une déclaration importante à faire, Lore le sait, elle espère que c’est une bonne nouvelle. Sincèrement moi aussi, depuis le temps je n’ose y croire tellement en vérité je l’espère aussi passionnément. Une bonne nouvelle. Il ne faudrait pas que les choses se répètent, c’est à cette station de métro que je me suis perdu tout à l’heure. Il faut seulement que je finisse ma cigarette avant de retourner à la fête, j’aurais pu fumer à l’intérieur mais j’ai pensé qu’il me fallait un peu de solitude avant de commencer, prendre le temps d’un battement pour ne pas tout fracasser sept fois. . . Ne pas trop fermer les yeux. Je sens que des visages cherchent à pousser à l’intérieur de mes paupières, que des couloirs s’y organisent. Un des jeunes s’est laissé prendre la tête dans la gueule d’un lampadaire. Evidemment il gesticule, c’est malin. C’était pourtant marqué qu’il ne faut pas nourrir les animaux. Ils vont devenir indolents et après ils n’éclaireront plus. Et voilà, le lampadaire s’est éteint, maintenant j’entends le bruit de la voiture mais je ne suis plus capable de savoir si elle passe où si elle arrive. Dans le noir les gens ont allumé leur prénom pour ne pas se heurter, « Pierre Nefaux », « Coralie 64 », « Rico le bédoin »… Du coup, on assiste à des retrouvailles, à un endroit je lis « Prlrnrieeééooe », je vois à l’abandon des lettres qu’ils se déshabillent, qu’ils se touchent, qu’ils gémissent, qu’ils se mélangent, les têtes se font pousser des bras, les jambes grossissent de ventres, j’ai envie de les tuer, de les rejoindre, « allez viens ! », je me retourne, Lore m’appelle à la septième fenêtre de l’immeuble au fond. Mais ce n’est pas elle qui vient de parler. Ce n’est pas elle qui vient de dire « tu viens, ce soir on cèle à sept et demain je te marris ». Quelque chose approche, je crois que la voiture s’est arrêtée. J’ai manqué un événement, je ne suis pas au bon endroit, c’est juste une nuit comme l’autre. Un type détale à toute allure, Ev’ me regarde avec son nez dans la main, « mon prénom est grillé, les piles sont mortes il faut que je me change, on se retrouve à la fête plus tard », je sais qu’il ment, il a perdu la face, il est impossible de savoir qui il est. Un type détale à toute allure, je crois que c’est moi. Il court droit vers l’immeuble, il se rapproche, il lance un regard derrière moi, je ne vois personne, je continue de courir. Devant sur la façade, les fenêtres se sont mélangées et le bâtiment recule, il menace de s’écrouler. Je pense que si je cesse de le regarder, je pourrais rentrer dedans, alors je file par la rampe qui mène au parking souterrain. Les murs sont d’un bleu poreux rongés de noir, l’érosion va les faire disparaître. Il y a un bruit de moteur, le temps passe un peu trop vite, j’ai peur de manquer le rendez-vous. Un grand bruit de crissement me terrifie, puis une secousse emporte tout et la lumière inonde le quai.



