bibliodécaire (8ème)
(Je feuillette les deux recueils. De ci, de là, on découvre entre les pages des spécimens congénères du poil qu’Ev’ tient religieusement entre ses doigts. Il me dit) :
- Attends, t’as rien vu là…
(Il prend l’un des recueils, choisit sa page d’un geste sûr et me découvre un indice d’une toute autre portée)
Il advint que pleinement rassurés par la signature des ouvrages, les usagers de la bibliothèques acceptèrent les lectures les plus aiguës aussi bien que les plus brûlantes. Se croyant abrités par l’officielle dignité de la référence, ils se permirent de penser, et puis même d’agir. Ev’ encouragea tout. Des dérèglements se produisirent en nombre croissant. Tout d’abord, ce ne fut presque rien ; quelques prêts liminaires, des échanges de propos douteux, quelques joutes oratoires, et puis, soudain, éclata la première bataille de livres. Les rayons disposés en fortification, les infiltrations d’agents camouflant leur visage et leur identité derrière les couvertures les plus inattendues, les opérations directes pour arracher à l’ennemi des ouvrages indûment détenus, les batailles rangées avec bordées de jurons, tirades intempestives, traits venimeux et charges de revanche. La bibliothèque fut longtemps au bord du saccage. Comme issue, Ev’ proposa aux belligérants de poursuivre leur affrontement d’une manière plus sportive. Après réunion et conseil, il fut élucidé que le seul sport qui pouvait soutenir leurs attentes était le footbible.
Les détails de ce sport sont assez voisins du foot conventionnel, à ceci prés, tout de même, que chaque équipe compte douze individus : les apôtre plus Jésus. Judas, c’est le nom que l’on garde pour nommer le joueur qui a la balle (que l’on appelle « le bisou »). L’objectif de Judas, c’est de traverser le terrain adverse pour affronter le goal (Jésus), cela signifie lui décoller le plus proprement possible la bisou dans la tête. Parce que Jésus est là pour racheter nos fautes. Jésus peut courir partout dans la surface de réparation, s’il en sort, Judas peut le tirer dans le fondement pour marquer (non mais). Quand Jésus joue les libéraux, les joueurs adverses ont le droit de salir sa cage de but (officieux)..
La pratique en fut salutaire, sans perdre en ferveur les enthousiasmes se communiquèrent : on inventa de nouveaux concours : scrabble électrique, lectures à voix molle, méchouivre, dictées avec les doigts, bondage littéraire, attouchement paginal, bibliogoûté, hapenning « journée ordinaire » (avec fermeture du rideau).
Ev’ vit un jour sa bibliothèque accomplie : une jeune fille achevait la tresse d’une corde à lyncher, trois personnes qui ne parlaient pas la langue grillaient du maïs aux rayons des encyclopédies, Greuk, insigne de police épinglé distribuait des tracts d’appel à la désobéissance, la mère Mouflon apportait des pâtisseries, un groupe de jeunes s’interrogeait sur la nature du texte dans les communications modernes, ils s’accordaient tous pour dire que sur Acides Foriques, c’était n’importe quoi, le Capitaine Chiard collait sa photo dans les livres d’histoires, un couple se susurrait un psaume à deux voix et à quatre mains, Chouqui enfin était venu avec son chien Nicolas,
Ev’ en tenue d’Adam contemplait.
Et là il me parlait d’apothéose avec des poils..



