Il est tard, je rentre. Je prends la rue de S*** et puis je coupe par un passage qui sépare deux ensembles résidentiels. L’animation de la rue s’éloigne dans mon dos comme un souffle trop dense pour parvenir jusqu’ici. Des veilleuses palpitent sur des murs sans porte (je sais qu’elles sont fermées), qui prennent sous le halo une coloration brune-orangée, vive, nette, inerte comme une écaille, alors que les bâtiments continuent de se mouvoir lentement sous la respiration de leur chair bleu-noir.
Le passage fait une suite de coudes avec des ouvertures sur des cours bétonnées qui servent de parking, de cours ou de rien. C’est peut-être de sentir comme les choses sont tapies en elles-mêmes, les contours secrétant une bave flottante comme si l’intérieur franchissait les frontières de son enveloppe pour se dissimuler, la forme enfouie aux coeurs des choses, comme l’ombre variable pour le regard se révéle sous la main dure et aiguë, l’intérieur fait une arrête à l’angle du mur. Je sais que je ferais mieux de reculer. Maintenant. Le dallage a changé, lisse et humide. Je retiens ma cadence pour enchuter ce bruit de claquement mouillé.
Une plainte. Derrière une voix crache des mots incompréhensibles, menaçants. Une autre plainte, plus glaçante, on dirait une voix d’enfant. Je sais déjà ce qu’il se passe. La peur m’est montée dans les jambes, le sol n’est plus une surface d’équilibre sûre. Si je me retourne, je risque un faux pas, on m’entendra.
Sur la gauche. Sur la gauche un renfoncement. Un homme de dos, avec une lame en main gauche, pointée sur la gorge d’un autre, plus grand, gros, qui geint à chaque bruit de claquement. L’homme qui persifle des insultes et des promesses de tortures, rabattant ses hanches avec plus de violence. Prise aux cheveux, cris, peur et douleur, mouvements, tête du gros dans la lumière. Visage trisomique et porçin. Le mur, le passage, je cours.
J’entends les cris se précipiter aussi. Il me faut plusieurs instants, il me faut beaucop de force pour contraindre mes jambes à s’immobiliser. Mais quand même je me retourne et je reviens parce que non. Je sais que je n’ai pas l’avantage de la surprise, il m’a entendu, je sais qu’il a un couteau, je sais que j’ignore ce que je vais faire et ça a l’air idéal pour se faire tuer. Mais quand je ferme la paupière, l’oeil n’en profite pas pour se retirer, n’est-ce pas ? J’avance, les gémissements me lancent des ordres et me paralysent, j’avance, je cherche une pierre ou quelque chose et tout d’un coup plus rien.
L’homme sort dans le passage, son couteau est ensanglanté. Il me regarde.
Je m’enfuis. Il me poursuit. Ma jupe m’entrave, je ne parviens pas à la déchirer. Au bout je vois des lumières, une sortie. J’accélère comme je peux, je parviens à le tenir à distance.
J’arrive au bout du passage.
Ce n’est pas une sortie, seulement une cour plus grande avec un parc. De l’autre côté une nationale. Je dévale l’escalier pour la rejoindre. Je pèse tellement peu que j’ai l’impression de voler. Je vais beaucoup trop vite sur les marches. Je n’ai pas réussi à toucher la dernière. Je vole encore mais je commence à tomber. Il est un peu plus loin mais toujours derrière. La fin de l’escalier approche, je crois que je vais simplement m’incruster dans le sol. Le choc est violent sur tout le côté gauche de la cheville à la tête, mais je roule. J’entends de grands bruits. Je me relève, je suis de l’autre côté de la nationale. Des voitures filent dans les deux sens à vive allure. Je ne peux pas retraverser, je ne peux pas longer la voie, si je reste là il va me voir. Je m’enfonce dans un terrain vague taillé en cuvette. Il est plongé dans le noir, j’espère que cela me sauvera. Quand je franchis le fond, un bruit de clapotement devient audible. Je m’éloigne, il va falloir grimper de l’autre côté. C’est raide et boueux, sauf à droite, il y a une pile de pneus. J’y vais, j’escalade. A mi hauteur, ils deviennent instables, certains tombent. Aux bruits liquides de leur chute, je tourne la tête, la cuvette s’inonde progressivement d’une eau noire, les lumières de la nationale révèlent des sillages de bulles.
Je m’efforce d’aller plus vite. De l’autre côté apparaît un square avec une balle. Je vais bientôt être à hauteur pour sauter sur le trottoir. Une voiture est garée devant.
C’est lui.
Je ne peux plus reculer. Je saute. Il tapote le volant d’une main impatientée, ses ongles sont bleu-noir, de l’autre il tient le couteau. Il me toise de mauvaise humeur, il dit :
« bon, alors, tu viens ? Ce soir on fait la fête et demain je te marie ».