- Pinpon ? (c’est Frimousse qui m’appelle comme ça maintenant, c’est à cause que… bôf, et puis non)
- Oui, mon amour (que je lui réponds depuis la cuisine)
C’est tout.
Ça lui a pris il y a un moment déjà. La première fois, j’en ai eu comme un passage à vide, le temps de comprendre, j’en ai pris un silence intérieur qui m’est toutjours resté. Comme ça, de temps en temps, elle m’appelle pour rien. Elle m’appelle, je lui réponds, ça suffit. Sa seule inquiétude est que je sois là, elle ne demande rien ensuite. Ça m’a tellement saisi. On croirait vite que c’est juste un moment qui ne mérite pas d’attention, flottant dans le courrant des choses insignifiantes, trop léger, trop passable… c’est là que ça me touche le plus. Son appel, il se donne pour rien, il n’envahit pas comme l’avalanche brûlante d’une bouffée passionnelle. Il se cache, mais c’est pour mieux dire, par timidité, par sensibilité, il se cache derrière le voile le plus ténu, « l’air de rien », parce qu’il ne veut pas envahir, il veut juste être là, partout, tout autour, sans troubler. Il ne veut pas être exceptionnel, il veut être naturel, invisible, enveloppant. La première fois, après un instant de surprise, il a fallu que je me lève pour aller l’embrasser. Comme un cadeau ça m’a fait.
Evidemment au bout d’un moment j’ai appris qu’à la place de « oui, mon amour », je pouvais répondre « mmouaiaias ? ». Que d’abord j’entendais bien dans son silence qu’elle était surprise et vexée, mais qu’il suffisait d’attendre un peu après pour qu’elle vienne, avec sur la bouille la moue d’une première colère, qu’il suffisait d’attendre pour l’avoir tout près, toute entière, pour pouvoir l’étreindre, la couvrir de baisés, et puis de caresses, et, et puis des trucs et d’autres trucs, que ça lui fait dire, mais seulement au début, que je suis rien qu’un affreux glouton en peau de mec
A son tour, elle a compris que j’en profitais à chaque fois pour lui tendre une frimoussière . Alors, ça a un peu changé maintenant, quand elle m’appelle, si je réponds « Mmmouaiaias ? », on s’entend tous les deux sourire dans notre coin, on sait de quoi il en retourne, c’est à celui qui réussira à faire bouger l’autre pour le choper. Toutes les audaces sont p…
- PINPON !
Ah, on dirait autre c’est autre chose, ce coup-ci. Je quitte la cuisine, je la trouve dans le coin bureau. Elle fixe sur l’écran du pc une page toute bleue avec une photo de quai la nuit et des titres en jaune. Ouh, elle est colère-colère.
- Qu’est-ce que je lis, là ?, qu’elle me jette
- Euh, attends voir… « lettre au femme (6) »… ah, tiens tu lis mes trucs, toi ? (ahem)
- Ben évidemment, tu crois quand même pas que je vais te laisser gambader sans surveillance, et je suis pas déçue : alors c’est ça que tu écris dans mon dos ? Attends, tu veux que je te cite ?
- Nan, nan, ça va, je m’en souviens… mais enfin, tu vois bien que c’est de l’outrecuidance…
- Vraiment ? Alors ça veut dire que tu te sers de ton site pour draguer, c’est du joli, et c’est qui cette Frimousse qui t’as adressé un message, hein ?
- Euh, quoi, c’était pas toi ?… mais alors je sais pas, je sais pas du tout, c’est un farceur, voilà, un farceur qu’à tout fait rien qu’à sa fantaisie !
- …mmhm ?… « c’est en vous dénigrant que je vous fais femme »…, tu crois que je vais le prendre comment ?
- Bah, comme tu es une femme, tu n’as qu’à assumer comme d’habitude…
- Quoi ?
- Ecoute, si l’usage, c’est de complimenter les hommes et de rabaisser les femmes, ça veut bien dire que ce sont les hommes qui manquent de valeur à la base.
- Vil flagorneur ! Tu dis ça pour te débiner ! Gros lâche !
- … euh bon, d’accord, je vais te dire : ce que je crois c’est que le désir ne se préoccupe jamais de vérité ou de moralité. Franchement, Frimousse, maudis le jour où les hommes n’auront plus l’envie de dire du mal des femmes, ce sera le signe qu’ils sont devenus indifférents. Tu devrais me remercier de savoir prendre cette juste hauteur sur toi.
- Ah ouais ? Ah ouais !… et ben moi je vais te dire : quand on est nul à la bagarre et chatouilleux, on devrait jamais quitter une prudence élémentaire. Tu vas voir comment tu vas la couiner ta grandeur quand je t’aurais coincé entre mes cuisses !
(Bon, là je vous quitte, il faut que je sauve ma vie.)