Chère S***,
Je t’écris pour tu saches que tout va bien. Ma nouvelle installation fut bien difficile, tout ce ménage qu’il y avait à faire et puis c’était terriblement bruyant, les gens ne sont vraiment pas corrects, c’est insensé. Mais j’ai tout bien nettoyé, maintenant c’est propre. J’en ai perdu le petit coin qui me plaisait d’abord, mais tant pis, je sais qu’il ne faut pas trop s’attacher car c’est ainsi tout s’en va. Tout était tellement encombré au début que j’ai toujours le sentiment qu’il y a quelqu’un, mais c’est seulement le temps qui passe. Pour m’y habituer plus vite, j’ai arrangé une sorte d’horloge suspendue avec de la corde (c’est une lubie certainement, oui mais quelle élégance quand même, quelle pureté, quel amour !). Le battement de mon horloge n’est pas très régulier, c’est vrai, bien souvent je dois me lever pour le remettre en marche, mais ce n’est pas fâchant parce qu’elle est très belle. Tu devrais la voir, tu serais fière, toi qui me plaisantais de ne pas prendre soin de l’ornement, je me suis même muni d’un petit tabouret pour accéder plus facilement au haut, il est un peu bancal ce qui m’amuse toujours et surtout il est très assorti. Du reste c’est presque mon seul mobilier (un luxe !) comme tu sais les appartement en ville sont très chers et exigüs, aussi j’ai sauvé le plus d’espace possible. Mais j’ai étendu des tapis en laine partout, très épais et d’un joli bordeau uni, c’est plus doux et ça m’évite de reconnaître des visages dans le parquet (le sol à nu était bien trop méchant). J’ai ajouté aussi des rideaux ocres aux fenêtres pour ne pas recevoir trop de soleil, mes yeux sont devenus fragiles, la lumière me cause vite de terribles douleurs. Oh et tu vas rire, je me suis converti au nudisme ! Et puis en raison des oiseaux aussi, je ne supporte plus de les voir, ils sont tellement cruels, je n’imaginais pas au début le degré d’horreur qu’ils pouvaient atteindre, c’est vraiment terrifiant. Rien que de les entendre peut me plonger dans l’angoisse. Je règle toujours un goutte à goutte sur un verre en métal posé à l’envers pour tromper ces mauvais bruits de l’extérieur. Comme tu vois, on ne se laisse pas faire et on s’adapte ! Tu serais vraiment fière ! J’ai presque tout ce qu’il me faut, c’est très réjouissant, et, tu ne sais pas, mais, surprise !, j’attends quelqu’un.
Depuis que le froid s’est installé, on dirait que le calme a tout mangé. La vie est beaucoup plus tolérable, les murs ont cessé de crier et les gens ne viennent plus frapper ma porte par erreur, ni par vice. Je prends le temps de me reposer c’est bien agréable d’autant que mes mains me font moins mal ce qui est heureux car j’ai vidé ma boite de pansements (en revanche j’ai comme des sensations d’érubescences aux visage et mes pincements froids à l’intérieur n’ont pas cessé, bah il faut croire que je suis hypocondriaque, ce n’est pas bien grave). En revanche, je reste un peu chagrin à cause des tâches brunes sur les murs, malgré mes efforts, elles n’ont pas disparu, parfois même je crois qu’il y en a de nouvelles, c’est idiot, n’est-ce pas ? Mais tu vois, je fais attention aux petits détails à présent (je suis devenu très, très attentif). Et puis en se concentrant un peu, on parvient assez bien à les oublier, il faut simplement éviter de les regarder en permanence, ce qui n’est pas si difficile puisque je suis un peu rêveur, tu sais. Parfois je crois même qu’il se produit des visites pendant mes absences, comme il n’y a rien à voler et qu’ils sont discrets, je ne m’en fais pas beaucoup (mais de temps en temps, je fais semblant de révâsser juste pour essayer de les surprendre, oh c’est une petite gaminerie qui ne porte pas à conséquence, ils sont très rapides, je les manque à chaque fois).
Oui, car il faut dire aussi que j’ai beaucoup plus de temps depuis que j’ai quitté mon travail (oui, ne t’inquiète pas, c’est une très bonne chose, je ne pouvais plus supporter l’incessante péroraison des « collègues », d’autant qu’ils parlaient de manière très vilaine et de plus en plus argotique si bien qu’à la fin tout simplement je n’y comprenais plus rien, ils s’étaient révélés d’un si mauvais caractère qu’ils devenaient même agressifs avec moi, ils n’arrêtaient plus de me passer des savons). Je peux donc enfin m’adonner à mes petites passions, c’est vraiment formidable. Ainsi, j’ai remarqué que j’avais un nouveau voisin (les petits détails, tu vois, tu vois !). Il est vraiment très laid (je suis sûr qu’il sent mauvais), je me demande même s’il ne le fait pas exprès. Je l’observe depuis la salle de bain que je ne fréquente plus que pour ça d’ailleurs (je me suis enfin décidé à plonger le téléphone au fond de la baignoire, des fois je le regarde et je lui dis « allô, allô », juste pour rire, mais il ne répond pas beaucoup). La petite fenêtre au dessus du lavabo donne directement sur son appartement, c’est très curieux. Je crois bien qu’il est fou, mon voisin, il a cette façon inquiétante de regarder et cette drôle de préscience qui l’avertit toujours quand je le vois. Après quoi, il m’imite dans les moindres détails (je m’y connais) c’est très génant alors je m’éclipse, mais je ne peux pas m’empêcher d’y revenir (son visage est couvert de blessures, c’est de pire en pire). Au moins il ne fait pas trop de bruit, même si je l’entends souvent tourner en rond, ça ne me dérange pas. Pour tout dire, j’ai même pris sur moi de lui faire à manger. Il a l’air si malheureux (tu sais que je suis un grand sensible). Ça me fait toujours une compagnie et puis c’est moins triste que de cuisinier pour soi seul.
J’ai découvert aussi que je n’avais pas jeté toutes les possessions des précédents locataires. Je les manipule très souvent, ça me fait beaucoup de bien. J’ai retrouvé une boite avec dedans un petit collier comme un pendule de verre ou de cristal en forme de goutte ; la photo d’une fille adorable (je suis sûr qu’elle te plairait) au dos de laquelle est marqué « je t’aime, je t’aime, je t’aime, mon grand soleil (une petite photo pour toutes les fois où je ne suis pas là en vraie). Ton petit pinson tout chaud (attends-moi tout nu, je te reviens très vite, très vite) » , n’est-ce pas trognon ?; il y en a une autre où elle enlace un type dont le visage était masqué d’une tâche brune (encore), j’ai tenté de l’ôter ça n’a fait que défigurer le pauvre gars (mais elle, est toujours aussi savoureuse) ; une jolie montre féminine au cadran serti de petites turquoises, avec une trotteuse qui marche encore autour d’un petit astre ; et ce message sur un papier qui a du prendre la pluie : « Je n’ai plus envie de te sentir. Je ne supporte plus nos querelles, je prends mon vol pour ailleurs. Ne cherche pas à me téléphoner. Je préfèrerai que tu ne sois pas là lorsque je viendrai chercher mes affaires (ce sera rapide, je te laisse presque tout). Désolée. Je suis sûre que tu retrouveras quelqu’un. Fais attention à toi. Solène ».
Tu dois me trouver bien fleur bleue, cette histoire me touche plus que je ne saurais dire. Je me demande toujours quel est celui des deux messages qui vient avant l’autre. Après tout il me semble bien qu’ils étaient deux avant que j’arrive, qu’en dis-tu ? Moi je crois que le deuxième vient avant, cela dit tu me connais, je préfère les fins heureuses (quand c’est triste, c’est toujours trop triste). Bon je ne te retiens pas davantage, je pense beaucoup à toi. Je te réécrirai très bientôt (ça me fait toujours plaisir) d’autant que comme je te l’ai dit, j’attends sous peu une excellente personne.
A.