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B&D (37) – idole : polymorphie

Le charme était polymorphe.
D’une part et tout d’abord (et la chose ne laissait de m’intriguer), il devait être très différent de lire les Cahiers en étant femme. La relation n’était pas modifiée seulement par l’échange lecteur-lectrice, car Anne changeait aussi, elle n’avait pas la même adresse à l’un et à l’une. Ensuite, il ne revenait pas au même de lire depuis le Québec ou d’ailleurs. Le texte était rédigé d’une manière qui faisait passer le québécois pour un xénisme : écrit en français avec des (rares) mots québécois (pour un français). La plupart du temps les indications de lieux étaient faibles. De cette manière toutes les histoires que je lisais s’intallaient dans un espace « francisé » (à quoi ressemble une rue au Québec, je n’en sais foutre rien), l’altérité était gommée, avec quelques surprises exotiques par moment. Je concevais une Québécoise avec l’accent de Paris (j’imagine que pas un Français ne prend l’accent pour la lire, pourtant perdre l’accent, c’est déjà perdre du sens). Il y avait une double appropriation possible, les Québécois la recevaient comme Québécoise par identité géographique (tout en lisant du français « standard », enfin j’imagine), les Européens comme Européenne par confusion linguistique (tout en sachant qu’elle était Québécoise).
On pouvait penser que tout cela n’était qu’un détail, que la considération même/autre n’était pas signifiante, l’interprétation, la compréhension du texte s’en passait très bien. Sauf que :
« Floustingue! Floustingue! Floustingue jouspi d’addustaque berbinonde! Ta petite grouline me siffle l’ertide comme une kakaflaba de ventronque! » (extrait de Par le nez). Fallait-il un dictionnaire de québécois pour naviguer sur ces néologismes ? AA. Je savais ma lecture faussée mais j’ignorais à partir d’où mon imagination entrait en jeu pour fixer cette Anne à géométrie variable. Zgr. Je n’avais presque jamais conscience que les Cahiers, c’était d’abord de la littérature étrangère.
D’autre part, je me doutais bien que d’une manière pseudo consciente j’avais effectué des sélections dans tout ce qu’elle avait pu écrire, que je lui avais trouvé une jolie voix flûtée pour parer à l’inquiétude que m’infligeait l’image de Mimi la souris, qu’il y avait une Anne qui n’existait que dans ma tête.
Zgr le conteur? Zgr… le conteur! Zgr… le conteur (soupir) Zgr…
le conteur? Zgr le conteur Zgr! le conteur! Zgr

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Mercredi 20 juin 2007

B&D (36) – aventure : l’aventure

Alors là, ça devenait sérieux, j’ai demandé au Maître :
- mais ça change quoi que j’ai chopé le charme ? Je peux plus faire le salaud ?
- Ah si, bien sûr…
- Ah ouf !
- Tu peux redevenir un troll si tu veux, mais le charme partira pas pour autant
- ça veux dire quoi ?
- Que tu regretteras, hahahaha !
- Enfoiré, c’est pire !
- Ahahahaha !
- Quel sadique ! Y a d’autres trucs que je dois savoir ?
- Des fois tu penses à l’idole dans son bain.
- Merde ! Merde ! Merde !
- Ahahahaha ! J’aime ce jeu !
- Sale con ! Comment je peux me débarrasser de ça ?
- T’es qu’un voleur, pourquoi tu le saurais ?
- Par hasard ?
- Non.
- Par ta soeur ?
- Aucune chance.
- Si y a aucune chance, je peux toujours essayer, non ?
- Touche pas à ma soeur, c’est encore une fille bien, il est hors de question qu’elle forligne avec un babouin dans ton genre.
- Pfff… Par nécessité de faire avancer le texte, alors ?
- Niet
- Enflure
- Le charme s’aggrave, tu te rends compte que tes capacités diminuent quand tu t’éloignes trop longtemps de la cité.
- Enfoiré ! Bon allez file-moi un indice !
- Héhé, réfléchis, où est-ce que tu pourrais trouver un indice ?
- … le temple !
- T’as trouvé, tiens donc ? Ça me paraît un peu trop brillant pour toi, fais un jet en intelligence.
- Ohé arrête !
- Vas-y.
- … merde raté.
- Bon ça veut dire que tu peux pas le penser.
- Quoi ?… attends, attends, tu vas voir, tu vois ces dés là ? Tu les vois bien ? Regarde, hop:17, on est d’accord ?
- Ouais et après ?
- Regarde ma feuille de perso, tiens, là y a marqué pickpoket 70 %, tu vois ? Tiens regarde à la lumière…
- Ouais je vois ok, t’as chourré quoi ?
- T’as pas idée encore ?
- … Mon scénario ! L’enculé i’ m’a piqué mon scénario !
- Hahaha ! … alors… ah ouais, vache c’est ça la fin ? Ça donne envie d’y être, putain ça me rassure
- Ben ouais, je t’avais dit que tu sentais un truc particulier dans cte cité.
- Carrément… bon ok, on continue, vla ton scénar
- Merci. Alors tu fais quoi ?
- Raconte-moi, c’est quel genre de charme exactement ?

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Mardi 19 juin 2007

B&D (35) – guide du citoyen : le jeu

Chaque blog demandait au lecteur un effort d’adaptation à son organisation. Chaque blog convoquait le lecteur dans une certaine posture. Participaient à cette mise en scène l’impression générale suscitée par la livrée du blog, les sentences inscrites en sous-titre (absentes dans les Cahiers), les paratextes des articles et des commentaires (mots choisis pour dire : « inscrire », « commentaires », choix de l’heure, etc…), les messages en infobulles (lesquels accessibles uniquement par l’exécution d’un geste du lecteur se hissaient à la valeur de confidences : l’infobulle en disait plus sur ce que l’auteure pensait). A quoi il fallait ajouter toutes les adresses au lecteur présentes dans les articles. L’auteur d’un blog projetait la condition d’un certain lecteur traçant le champ du lecteur idéal.
Les Cahiers déployaient une mise en scène du désir, en quoi il s’agissait bien d’un site érotique. L’intention n’était pas proclamée, mais elle se laissait facilement reconnaître dès que l’on s’engageait dans l’intérieur du site. « aimez-moi, adorez-moi, idolatrez-moi », trouvait-on dans la rubrique Fan’art. « l’envie de commenter vous tenaille? » au dessus des commentaires. Cette tenaille, on s’en doute, désignait l’emprise de l’auteure. Le jeu de la présence du personnage, actif de manière implicite dans tout blog, incluait ici une relation de séduction avérée, c’est-à-dire elle-même mise en jeu sous la contrainte de lois particulières (parmi lesquelles on trouvait aussi la moquerie, le jeu faisait encore l’objet d’un jeu). Ajoutons aussi comme il était reconnu que le site était doté d’une mise soignée avec goùt, il était attendu/espéré que le lecteur n’en soit pas privé. La règle attribuant au lecteur ses conditions de jeu semblait tenir dans cet aphorisme « ceux qui m’aiment et qui m’admirent m’ennuient, ceux qui m’aiment et ne m’admirent pas me gagnent, ceux qui m’admirent et ne m’aiment pas m’éblouissent ». Je croyais lire quelques mots concernant l’existence des gains (le llogbem ??) dans « ce que femme bien née répond en pareil cas ». J’avais le sentiment pour une part que l’homme du texte représentait le lecteur, tout le programme défini par Anne ressemblait à un faisceau de toutes le choses que pouvaient contenir ses textes, la conclusion du texte signifiait : il n’est pas impossible que tu gagnes (à cet instant, il valait de se remémorer qu’Anne était une menteuse), mais tu ne le sauras jamais (ce qui sous-entendait : il est très possible que tu perdes, je le saurais).
cette gourgandine !

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Samedi 16 juin 2007

B&D (34) – llogbem: idole

Le blog permettait de faire valoir le charme dans l’alchimie de l’écriture. Entendu comme tour, ruse, séduction, envoûtement ; l’aveu non plus comme preuve de vérité mais comme malice. La sensation du charme faisait partie du génie d’un blog. Plus généralement, on pouvait parler de charisme : si l’auteure était bien investie d’un rôle de maître de jeu, sa manière d’animer le site participait à l’aventure. Par l’affirmation d’une présence, le blog autorisait une nouvelle posture qui donnait tout pouvoir d’être charmeuse dans l’imprégnation du texte, de pouvoir accomplir ainsi de toutes nouvelles idées de textes poursuivant plus un agir la personne (d’où aussi l’efficacité de l’érotisme), jouant sur un mode de persuasion différent. En introduisant une complicité avec le personnage dans la réception, on engendrait une autre intelligence du texte (on pouvait parler de text-appeal). .
Je supposais que les stratégies de séduction usuelles, sans que cependant les frontières soient franches, étaient reconduites. Aux femmes un discours plus volontiers émotionnel ou sensuel, aux hommes la démonstration du savoir, qu’illustraient assez tous les articles concernant la technologie blogale.
Concernant les Cahiers, n’était-ce pas tout le plaisir des Comptines (qui me rendaient de plus en plus nigaud comme on s’en rend compte par la fréquence de mes allusions) : ne pas puiser seulement dans le texte mais aussi dans un certain « écouter le personnage » plonger gaiement dans une idiotie choisie pour nous raconter mille bêtises. A bien regarder, tout avait commencé avec la perception de « ce quelqu’un derrière » qui supposait déjà une intervention de l’imaginaire, du fantasmatique. Le fantasme semblait un pouvoir particulier du blog. Tous les textes étaient reliés non par une trame mais par un personnage, ce personnage était construit sur de la fiction (quel étrange pléonasme), cette fiction n’était recevable que par le fantasme. Le fantasme avait sa vérité, il faisait partie du sens du blog. L’évidence de ce phénomène était cause que je ne pouvais prendre très au sérieux les blogs qui prétendaient nier la fiction pour faire naître la Vérité, comme si la vérité pouvait exister hors de la fiction qui la produit.

L’attraction qu’exerçaient sur moi les Cahiers provenait aussi de cette intelligence ou de cette complicité que l’auteure mettait à soigner la mise en scène,
et dont je me jurais bien que j’en explorerai les coulisses.

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Jeudi 14 juin 2007

B&D (33) – cartographie: idole

Bien plus tard je découvrirai sur un orthoblog assez célèbre (les embruns) le commentaire d’une nana sur le sujet (me souviens plus qui, une blogueuse), qui interprétait le blog comme un peep-show. La comparaison m’était assez savoureuse car elle dégageait un paradigme plutôt affûté. La fille en question, innocente certainement, avait ouvert son blog dans l’intention ordinaire de « tout dire », puis elle avait pris conscience qu’un public la lisait, la jugeait, que sa liberté de mise à nue se trouvait conditionnée par ce regard inquiétant (et l’envie au moins de ne pas déplaire), qu’une danse étrange s’orchestrait progressivement. L’image du peep-show livrait un bel éclairage du phénomène : dans un peep-show (dans ceux du moins que j’avais fréquentés du temps de ma belle jeunesse, de quoi apprendre la différence entre le réel et le fantasme), il existait la séparation d’une vitre entre la fille et moi. La fonction de cette vitre se tenait dans la séparation, sa qualité en revanche (bien théorique) était d’être propre, transparente. Dans le blog, la situation se faisait exactement opposée : le visiteur et la blogueuse ne se voyaient pas. La vitre devenait le texte. On regardait la blogueuse à travers le texte non par transparence, mais par opacité. La dite transparence réclamée par l’orthologie était celle qui mettrait le plus en évidence les « tâches », non du visiteur mais de la blogueuse. Tâches ressenties dans tout ce qui l’éloignant d’un style conventionnel ou propre allait l’affirmer, la trahir (par une expression personnelle mais aussi / surtout par la faute, l’erreur, la maladresse, etc…) comme étant elle-même, comme étant cette personne particulière. Ce qui devait jouer pour quelque chose dans l’impression de sale de cette blogueuse, dans l’oppression des regards qu’elle imaginait (et qu’à sa manière, elle avait elle-même appelé).
Pourtant.
Le dispositif pouvait être extrait du sordide qui s’attâchait à poursuivre ce réel étrange sous bannière de Vérité lequel ne semblait sauvé finalement que par l’exercice de sympathies plus étranges encore. Car à la posture individu-en-aveu pouvait être préféré le jeu d’une conteuse-comédienne. A la faute, on pouvait opposer la figure, à la maladresse l’expression familière (et même « plus souvent qu’autrement » !), à l’absolution espérée de visiteurs-juge, les applaudissements gagnés de visiteurs-public.
De l’une à l’autre de ces positions, la différence était fondée par l’abandon de la sincérité au profit de la persuasion.

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Mardi 12 juin 2007

B&D (32) – Aventure: le charme

Au bout d’un moment j’ai eu des doutes, alors je me suis questionné.
Dans le courant des textes c’était la fille qui montre sa culotte en tirant la langue, alors sûr ça fait sourire, mais ça suffit pas pour accrocher durablement, alors j’imaginais ça : parfois il arrivait un texte qui me mettait en état d’éveil, je m’ouvrais tout grand pour le recevoir et au passage j’enregistrais encore le son de la toile de fond du site : « culotte ! », ça finissait par me faire comme un clébard avec un nonosse. Je trouvais ça tellement déloyal que j’étais ravi. Une gourgandine jvous dis.
«alors ! »
Et puis je voyais aussi. le tout m’était destiné : son écriture était forcément plus compréhensible à ceux, celles qui aiment les femmes. Mais ça disait juste que c’était possible, pas que c’était, que ça pouvait, que ça pourrait, presque éventuellement… mais éventuellement et encore.
«alors ! »
J’avais couru dans l’escalier pour échapper à la fosse, ça devait être cette lumière parfumée, une odeur succubique à n’en pas douter.
« alors ? »
- Ah ta gueule !… non ça suffisait pas, il s’était passé autre chose… ah et merde je trouvais pas
- J’attends.
- Bon d’accord, je le dis, là t’es content ?
- Alors quoi ?
- Je… je l’aime bien, voilà !
- Haha, tu l’as dit ! Tu l’as dit !
- Pôv cloche !
- Ça veut dire que t’es atteint de toxicomannie ! Hahaha !
- Je passe un niveau ?
- Non mais tu gagnes +15 en lecture de runes.
- Ah quand même ?

La principale des raisons, néanmoins, je dois l’avouer, c’est celle-ci :
Je me suis pas méfié, pourtant j’étais voleur mais j’avais pas mis assez en Détecter le pièges, j’ai pas vu tout de suite, je me suis dit : oh mais il est tout petit, tout mignon, il a l’air gentil, reste pas dehors tu vas prendre froid ». Alors il est rentré et moi j’ai pris chaud (le con, j’ai voulu faire le fin c’était mapremière aventure, j’aurais du prendre un guerrier, je lui aurais asmaté la gueule, j’aurais gagné en expérience, peut-être même un niveau, le con). En me faisant complice, j’avais comme établi un droit de passage, il était suffisamment large pour que quelque chose de l’auteure circule en contrebande : son charme.
Que du charme puisse transiter par internet c’était assez extraordinaire, mais la question était davantage comment celui-là me retenait-il-je ?

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Lundi 11 juin 2007

comptoir philosop’hic

Oui mais alors non, mais… pfff mais non…ah mais ah…. mais ! mais tu vas me laisser parler oui !… non mais tu vas t’taire !… ah mais vide ta fiole et ferme ta gueule.. quoi vide… patron ! Donnez à boire à ma vieille carne ou je l’étrangle ! … hein ? Ben ouais ben non je suis pas d’accord, c’est pas vrai que les mômes y dviennent violents et tarés nonononon, ça c’est juste des bavardages d’anult- d’adultes qui comprennent rien… rien du dou- du tout ! Tiens moi aussi patron, ouais un jaune pareil… Jte dis, que les mômes y sont toujours attentifs et obéissants, ouais parfainement ! Parfainement môssieur, attentifs et obéissants ouaip.. et ben pisque si… hein quoi ne jeu du founard, hahaha le jeu du founard, elle est bien celle-là, du foulard ouais, eh ben ouais y en a qui crèvent, c’est normal mais que c’est que non que c’est pas par là qu’i faut regarder, t’as entendu aussi qu’izont un aut’ jeu là, hop i choisissent entre eux une couleur au hasard, pis après le premier blaireau qui se pointe sapé avec cte couneur, i’ lui maravent la gueule… eh ben non c’est pas des malades pasque qu’est-ce que ça veut dire hein, ça veut dire qu’il existe un enneni, que l’emni il est à l’intérieur et pis qu’il est repérable par une couneur, ouais eh ben ça c’est tout ce que t’entends continuennement à la télé, alors y font rien que l’appliquer, ben si, le foulard c’est pareil qu’on leur serine que la vie c’est risqué et que l’objectif c’est le sennationnel, eh ben voilà hop c’est la même ! La même ! Euh non euh, ah oh, oh si allez, merci patron comme ça elle est prête… et que je vais te dire hein si les mômes i deviennent violents et de plus en plus cons, ben c’est juste qu’i s’adapent pasque le monde c’est la concurrence et la concurrence, c’est la guerre et le soldat il a pas besoin de savoir pasque savoir c’est perdre du temps que le temps c’est du l’argent et ça simplement pasque le centre du monde c’est la bourde, ah putain la Bourse et la Bourse quand tu regardes, elle a pas d’histoire, pas possible, c’est du présent perpétuel, hé t’as remarqué, le gars il est toujours « en direct de la Bourse », y pas moyen d’y être autrement… moi que je te dis « ce qui nest en haut nest comme ce qui nest en bas » que ne ce ça c’est Hermestotrimégis qui me l’a dit, oui môssieur, rien qu’à moi, les jeux des mômes c’est la preuve qu’izont compris le monde où qu’i vivent, que c’est un monde qu’a pas de futur et qu’a plus de passé, alors hein d’abord à quoi que ça peut bien servir, si déjà ça sert à rien, en plus hein, quoi ? non je suis pas complétement cuit, non, mais pisque tu l’as dit, ça va pas traîner et ce sera bien fait pour toi.
Salaud !

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Dimanche 10 juin 2007

soleil de nuit (4/4)

Et puis la mouflette s’est endormie et on s’est retrouvé tous les deux. Ça faisait un mélange bizarre de séparation et de familiarité. Complices défiants. Moi surtout. Je lui ai dit que le mieux, c’était d’aller se coucher. Elle a fait semblant que oui. Je lui ai filé de quoi s’arranger un plume. Elle m’a demandé si je pouvais démonter « l’horloge », j’ai acquiescé. J’ai ressorti mon tabouret bancal, j’ai manqué de peu de m’emplafonner le parquet, la prouesse. Elle a crié Pinpon, elle m’a tenu pour que je tombe pas. Heureusement, la ptiote s’est réveillée, ça nous a fait de suite une diversion. Elle l’a berçée. Après je suis parti dans la salle de bain pour gicler ma débarbouillade et lui laisser tranquille la place. Puis je me suis blindé dans la chambre. Mais j’étais bien trop ému pour avoir sommeil. Je l’ai écoutée faire ses petites affaires, le souvenir devenait tellement violent que j’étais pas trop loin de chialer à mon tour. Même qu’en fait j’ai chialé un peu. Le silence a fini par se répandre dans tout l’appart. Alors j’ai tout ravalé pour pas faire de bruit. J’essayais de réfléchir à la journée du lendemain. J’arrivais à rien. J’ai commencé à vouloir tromper mon état d’âme. J’ai ouvert un bouquin, un autre, un autre, une bédé, une étude, un dictionnaire. Rien à faire. Le pc tournait toujours. Je suis allé faire le tour des blogs que j’aimais bien, mais j’étais juste capable de regarder les textes sans les lire. A bout de désoeuvrement, je me suis amusé pendant un temps à faire défiler les sites à toute berzingue pour faire clignoter les couleurs. J’avais plus la tête à que dalle. Je me suis décidé à aller boire un verre de flotte, ça ferait toujours deux minutes de répit. J’ai ouvert la porte. Solène était assise en tailleur, en nuisette dans un coin, de dos, avec une bougie. Face à une boite que j’ai vite reconnue. J’ai pas eu le temps de prendre une rogne, j’ai eu honte, j’avais fourré tous mes brouillons de lettres pour elle dedans. Elle s’est tournée, il y avait beaucoup de douleur dans son regard. Je me suis avancé pour aller chercher un verre, ça me donnait un geste à poursuivre pour pas me faire rattraper par mes émotions. Il y avait peut-être quelque chose de plus intelligent à accomplir, mais là j’ai pas vu. Elle s’est levée. La flamme l’a éclairée en contre jour par dessous. Elle s’est rapprochée. Elle avait son petit pendule autour du cou. J’avais pas encore mon verre pour marquer une distance. Elle m’a enlacé. Comme ça. Fort. J’étais incapable de bouger. Mes pulsations ont doublé. Elle s’est serrée plus. Malgré moi j’ai réagi. Elle m’a tendu son visage. Bois, elle m’a dit, t’es là maintenant, jusqu’à demain, c’est pas la peine de penser à hier. J’arrivais déjà plus à penser à tout de suite. La confusion, j’ai bu. Ça m’est monté à la tête très vite. Elle aussi. L’ivresse, ça donne soif. On s’est pas donné l’occasion de savoir si c’était devenue plus une salope après, on était bien loin de ce niveau d’évolution. Primitifs qu’on s’est donné. C’était pas faire l’amour, c’était survivre. On a survécu. L’amour sotérien, le salut on est passé par dessus, après on s’est trouvé vides, mais vide c’était beaucoup mieux que rien. Vide, c’était juste nous, que chacun on s’accrochait à l’autre pour pas chuter. On s’est chuchoté à tout petits mots des confidences si tremblantes qu’on faisait plus que sourire et renifler en se répondant je sais, je sais. On savait tout c’était merveilleux. Et puis on s’est bercé. Elle s’est endormie tout doucement. Par la fenêtre je regardais la Lune. A me dire, je la connais Frimousse, elle finira par se trouver un amant. Ou deux. Mais je m’en foutais. C’est pas grave, que je pensais. Elle en vaut la peine, c’est exactement ça. Et puis Camille, c’est pas ma fille, j’en suis sûr, on peut dire n’importe quoi quand on est malheureux, même si Solène c’est pas son genre, mais je vais pas laisser la génétique décider… Nom de dieu, que j’ai compris, je suis en train de devenir papa. La trouille. C’est là que ça s’est passé. Un choc. Une éclipse de Lune. Par le Soleil. Dansant. J’en ai pris plein les yeux.« Monsieur, monsieur, vous m’entendez ? Il réagit pas, amène le bran… »… voilà docteur, c’est de ça dont je me souviens. Après je me suis réveillé chez vous.
- Hum, vous avez une mémoire exceptionnelle… cette Solène, vous avez son nom de famille ?
- … euh, ah tiens, non je me souviens plus… c’est bizarre. Mais, elle vous le dira quand elle viendra… qu’est-ce qu’il s’est passé au juste ?
- Hum… oui, mais euh, prévenez-moi tout de même si ça vous revient. Vous avez fait, euh, une syncope, vous présentez des carences en euh vitamines. C’est euh… Mireille Nodin, votre ami qui nous a alertés.
- … Ah, Greuk !, ah d’accord.
- Euh, non ne touchez pas vos bandages, vous avez la gorge très abîmée. Et ce nom, Antal, vous êtes d’origine hongroise, roumaine peut-être ?
- Euh, non, non, pas que je sache.
- Bon, euh… il vaut mieux que l’on vous garde en attendant que vous vous rétablissiez complétement, vous voulez bien ?
- Ben…
- Signez là.

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Mardi 5 juin 2007

soleil de nuit (3/4)

La gamine a eu l’air de trouver que son pied, c’était un chouette jouet. Alors j’ai continué, me suis dit continuer, c’est la vie, c’est tout ce qui compte. Quatre fois trois, deux, six fois deux, sept, sept fois trois, quatorze, huit fois six, vingt quatre, c’était pas si dur les maths, j’aurais peut-être du faire ingénieur, je serais pas dans le même merdier aujourd’hui. Il avait eu raison, le fumier, au moins pour lui. Uniquement sensuel, c’était peut-être plus lucide. Plus vide aussi je me disais. Mais les sentiments, après tout, ça pouvait être comme une gruge pour les doux rêveurs. Une croyance quoi. Et moi j’étais du genre fidèle. Cte nouille. Pourtant j’attendais pas le salut. Mais je me demandais. Si j’étais pas dans l’attente du salut, alors ce qui restait c’était la perte. Je me demandais. Ce faible que j’avais pour les infidèles, si c’était pas que je tombais dans la passion comme on s’éprend d’orientalisme. L’interdit, le fantasme et le châtiment. Une drôle d’andouille quoi, si je me voulais mon avis. Fallait pas que je me laisse aller, la perte ça fait trop mal. J’entendais plus un bruit depuis la cuisine à part que ça mijotait. Je levai surtout pas la tête, y des catastrophes qui arrivent pour moins que ça. J’ai entamé la conversation avec Camille, badabadabada aussi, poussin. Elle avait des jolis yeux Camille, qu’elle gardait tout grands. Zoulpiglout babulpouit ?, j’avais une ancienne formation de néolettriste. La ptiote a répondu baboubabou, j’en ai déduit qu’on se comprenait. Et puis soudain, une voix gentille et hésitante, tu… tu voudrais la mettre par terre sur la couverture bleue… c’est prêt. J’ai pas levé la tête, j’ai hésité. Mais finalement j’ai embarqué la gamine. J’avais une gamine tout contre moi, le genre de trucs qu’il ne faut jamais faire, ça rend possessif j’ai pris conscience. J’ai déroulé un des tapis, ils étaient propres j’avais fait ça bien, j’ai jeté sa couverture dessus. Je l’ai posée. Solène nous a servis. J’ai réussi à dire merci. On a mangé. Ça te plait ? J’ai fait oui de la tête. Elle nous a resservis. J’avais une dalle de crevard aussi, je m’en étais pas rendu compte. Je sentais qu’elle me regardait, qu’elle voulait briser le silence. J’ai fait mine de rien. Dis-moi, Antal, c’est vrai que je suce mal ? J’ai levé la tête d’un coup. Elle attendait une réponse. Euh, euh ben je sais pas, la pipe c’est surtout pour les yeux, non ? Elle a fait une moue, vexée un peu. C’est l’autre qui t’a dit ça ? Elle a opiné. Quel mufle, t’as bien fait de le quitter… C’est lui qui m’a foutue dehors… Ah oui, bah t’es débarrassée pareil. Elle a eu un hochement perplexe. Eh merde, j’ai râlé, c’est quand même pas à moi de te consoler de m’avoir plaqué, non ! Elle a eu un sourire tendre et dépité, je suis une salope, hein. J’ai soupiré, si t’étais une salope, tu saurais sucer. Salaud. Bon d’accord, t’es une salope, une grosse chienne de salope, non mais vraiment n’importe quoi, j’ai dit. On s’est regardé, on a ri, juste un peu. Mais ça a suffit à tout rendre plus fragile. T’es un amour, Anti, je. Arrête. Le silence est revenu, j’ai débarrassé. Je lui ai mis une main sur l’épaule, tu sais bien Solène que je peux pas être tout à fait ton ami. La gosse s’est remise à chialer. Biberon a dit Solène. Je la regardais faire. Tu veux bien la distraire en attendant. J’ai bien voulu. Possessif que ça rend. Solène me lorgnait en coin, joyeuse. Je savais pas comment le prendre, mais l’ambiance était quand même plus agréable. Elle est arrivée avec le biberon. Elle me l’a tendu, tu veux essayer. Je la voyais venir mais j’ai dit oui. Elle m’a montré la position. J’ai appris. On a regardé la gamine. Y avait un peu trop d’espoir dans les yeux de Solène, pour la calmer je lui ai dit, tu vois ta môme, ben elle se débrouille beaucoup mieux que toi, tu devrais prendre exemple, c’est comme ça qu’il faut faire. Vieux pervers c’est dégueulasse. J’étais bien content de moi. Elle m’a mis une claque sur les fesses. Me suis retourné avec des grands yeux. Elle m’a tiré la langue. C’est devenu trouble entre nous, on était un peu trop près. Je lui ai refilé le bébé.

paragraphe de confort visuel
Dimanche 3 juin 2007