Et puis la mouflette s’est endormie et on s’est retrouvé tous les deux. Ça faisait un mélange bizarre de séparation et de familiarité. Complices défiants. Moi surtout. Je lui ai dit que le mieux, c’était d’aller se coucher. Elle a fait semblant que oui. Je lui ai filé de quoi s’arranger un plume. Elle m’a demandé si je pouvais démonter « l’horloge », j’ai acquiescé. J’ai ressorti mon tabouret bancal, j’ai manqué de peu de m’emplafonner le parquet, la prouesse. Elle a crié Pinpon, elle m’a tenu pour que je tombe pas. Heureusement, la ptiote s’est réveillée, ça nous a fait de suite une diversion. Elle l’a berçée. Après je suis parti dans la salle de bain pour gicler ma débarbouillade et lui laisser tranquille la place. Puis je me suis blindé dans la chambre. Mais j’étais bien trop ému pour avoir sommeil. Je l’ai écoutée faire ses petites affaires, le souvenir devenait tellement violent que j’étais pas trop loin de chialer à mon tour. Même qu’en fait j’ai chialé un peu. Le silence a fini par se répandre dans tout l’appart. Alors j’ai tout ravalé pour pas faire de bruit. J’essayais de réfléchir à la journée du lendemain. J’arrivais à rien. J’ai commencé à vouloir tromper mon état d’âme. J’ai ouvert un bouquin, un autre, un autre, une bédé, une étude, un dictionnaire. Rien à faire. Le pc tournait toujours. Je suis allé faire le tour des blogs que j’aimais bien, mais j’étais juste capable de regarder les textes sans les lire. A bout de désoeuvrement, je me suis amusé pendant un temps à faire défiler les sites à toute berzingue pour faire clignoter les couleurs. J’avais plus la tête à que dalle. Je me suis décidé à aller boire un verre de flotte, ça ferait toujours deux minutes de répit. J’ai ouvert la porte. Solène était assise en tailleur, en nuisette dans un coin, de dos, avec une bougie. Face à une boite que j’ai vite reconnue. J’ai pas eu le temps de prendre une rogne, j’ai eu honte, j’avais fourré tous mes brouillons de lettres pour elle dedans. Elle s’est tournée, il y avait beaucoup de douleur dans son regard. Je me suis avancé pour aller chercher un verre, ça me donnait un geste à poursuivre pour pas me faire rattraper par mes émotions. Il y avait peut-être quelque chose de plus intelligent à accomplir, mais là j’ai pas vu. Elle s’est levée. La flamme l’a éclairée en contre jour par dessous. Elle s’est rapprochée. Elle avait son petit pendule autour du cou. J’avais pas encore mon verre pour marquer une distance. Elle m’a enlacé. Comme ça. Fort. J’étais incapable de bouger. Mes pulsations ont doublé. Elle s’est serrée plus. Malgré moi j’ai réagi. Elle m’a tendu son visage. Bois, elle m’a dit, t’es là maintenant, jusqu’à demain, c’est pas la peine de penser à hier. J’arrivais déjà plus à penser à tout de suite. La confusion, j’ai bu. Ça m’est monté à la tête très vite. Elle aussi. L’ivresse, ça donne soif. On s’est pas donné l’occasion de savoir si c’était devenue plus une salope après, on était bien loin de ce niveau d’évolution. Primitifs qu’on s’est donné. C’était pas faire l’amour, c’était survivre. On a survécu. L’amour sotérien, le salut on est passé par dessus, après on s’est trouvé vides, mais vide c’était beaucoup mieux que rien. Vide, c’était juste nous, que chacun on s’accrochait à l’autre pour pas chuter. On s’est chuchoté à tout petits mots des confidences si tremblantes qu’on faisait plus que sourire et renifler en se répondant je sais, je sais. On savait tout c’était merveilleux. Et puis on s’est bercé. Elle s’est endormie tout doucement. Par la fenêtre je regardais la Lune. A me dire, je la connais Frimousse, elle finira par se trouver un amant. Ou deux. Mais je m’en foutais. C’est pas grave, que je pensais. Elle en vaut la peine, c’est exactement ça. Et puis Camille, c’est pas ma fille, j’en suis sûr, on peut dire n’importe quoi quand on est malheureux, même si Solène c’est pas son genre, mais je vais pas laisser la génétique décider… Nom de dieu, que j’ai compris, je suis en train de devenir papa. La trouille. C’est là que ça s’est passé. Un choc. Une éclipse de Lune. Par le Soleil. Dansant. J’en ai pris plein les yeux.« Monsieur, monsieur, vous m’entendez ? Il réagit pas, amène le bran… »… voilà docteur, c’est de ça dont je me souviens. Après je me suis réveillé chez vous.
- Hum, vous avez une mémoire exceptionnelle… cette Solène, vous avez son nom de famille ?
- … euh, ah tiens, non je me souviens plus… c’est bizarre. Mais, elle vous le dira quand elle viendra… qu’est-ce qu’il s’est passé au juste ?
- Hum… oui, mais euh, prévenez-moi tout de même si ça vous revient. Vous avez fait, euh, une syncope, vous présentez des carences en euh vitamines. C’est euh… Mireille Nodin, votre ami qui nous a alertés.
- … Ah, Greuk !, ah d’accord.
- Euh, non ne touchez pas vos bandages, vous avez la gorge très abîmée. Et ce nom, Antal, vous êtes d’origine hongroise, roumaine peut-être ?
- Euh, non, non, pas que je sache.
- Bon, euh… il vaut mieux que l’on vous garde en attendant que vous vous rétablissiez complétement, vous voulez bien ?
- Ben…
- Signez là.