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B&D (45) – Idole : trinité

La totalité du personnage m’avait renseigné sur la qualité du rêve que je projetais, mais non pas sur son origine, son point d’émergence. Comment pouvais-je dériver si doucement, si impercepiblment dans l’irréel ? Il y avait là une splendide sorcellerie de l’auteure.
Les textes s’appuyaient sur un personnage-fantasme, le personnage s’appuyait sur la personne de l’auteure. Il y avait Anne Archet, qui était le personnage fantasmatique, il y avait Annie, qui était le personnage de l’auteure du personnage et puis il y avait l’Inconnue, l’auteure véritable (dont on espérait qu’elle allait bien et ne prenait pas trop de déplaisir à lire ces lignes). AA Les frontières entre les trois étaient changeantes à dessein, il s’y glissait toute une séduction, il y apparaissait le fantasme issu d’une zone de trouble entre le vrai, le faux, le virtuel et le réel. Dans cette zone de confusion se produisait l’échange de nature entre le personnage, l’auteure et l’individu, ce qui insufflait à terme que l’origine du personnage, son lieu de naissance appartenait bien au monde réel puisque ce monde était l’individu AA, tandis que son lieu d’expression s’installait dans le monde virtuel. AA avait les caractéristiques d’un fanstasme fondé en réalité. Le tour de magie se laissait contempler dans la cérémonie du tableau (cf. Idole Anne) : Anne dans le texte se présentait comme personnage, en cela elle était bien cette femme extraordinaire, totale, charmante et impossible. Anne en signature sous le texte désignait clairement l’auteure, qui n’était peut-être pas la Anne totale, mais en revanche indubitablement la vraie Anne. Dans l’alchimie du texte, les deux échangeaient leurs qualités. L’ensiamoisement des identités ne cessait seulement pas là. Si le texte donnait le personnage, et la signature, l’auteure, le commentaire d’AA donnait l’individu.

La Anne qui intervenait dans les commentaires était pourvue d’une aura d’authenticité : c’était davantage Elle que dans les textes. On imaginait assez intinctivement que la Anne des commentaires contenait la vraie Anne toute entière : Anne l’individu. Cet individu toutefois n’était pas appréhensible pour le lecteur puisqu’il désignait l’Inconnue. Le phénomène devenait plus évident quand Simone sous son supposé vrai nom interpellait l’auteure. En soi elle parlait à l’Inconnue, mais ce que je lisais était associé à Anne : le fantasme ne cessait d’être regardé par le réel. De même, les commentateurs ne s’adressaient quasiment jamais à « Annie ». Logiquement, ils auraient dû, ils parlaient bien à l’auteure, mais non, pour s’adresser directement à l’auteure, il valait mieux dire « vous », « elle », ou « l’auteure » ou « Anne ». Il y avait un travail d’escamotage par lequel on participait tous à faire vivre le personnage pour de vrai. Au moment de s’adresser à l’individu, on causait encore au fantasme.
Dans cette trinité je voyais se réaliser la règle des 30% énoncée par l’auteure au sujet de ses compositions (voir dans les FAQ) : Anne l’individu concentrait la vérité (l’idole au bain), Anne l’auteure, le mensonge (Anne disait beaucoup qu’elle était menteuse, c’était là une parole d’auteure), Anne le personnage, le fantasme. C’était splendide parce que dans l’absolu il y avait moins de différence entre cher Père Noël et chère Anne, qu’entre chère Anne, et chère Annie. C’était typiquement rôlique.

Ça faisait de nous une belle bande de siphonnés.

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Jeudi 30 août 2007

B&D (44) – llogbem: combinatoire

Tout comme une bande-dessinée sérielle dont chaque album délivre une nouvelle aventure d’un même personnage (ce qui détermine une essence du personnage extérieure à l’aventure puisque l’aventure varie mais non le héros), le blog maintenait à part le personnage et l’aventure (le texte) comme l’attestait l’indispensable page de Profil. Cette page concernait exclusivement le personnage, elle introduisait une nouveauté extraordinaire dans la construction narrative : la possibilité d’isoler, de retirer le personnage du texte pour le sculpter à part. Le personnage était pourvu d’une histoire interne qui s’articulait au blog comme un livre dans un mot, car à chaque fois que je lisais le nom du personnage, je convoquais en conscience tout mon savoir (tout le Profil) sur ce personnage. Le Profil définissait la mécanique d’une littérature combinatoire au service du fantasme du personnage, sa valeur se dédoublant, se démultipliant puisque l’action du personnage dans un texte provoquait sans cesse la rencontre d’un texte lu (le texte) avec un texte su (le Profil), croisant encore l’axe du temps (les textes), avec l’axe de l’étendue (la personne immuable du Profil).

A la racine de cette structure, je m’interrogeais sur l’influence du support technologique. Le texte-personnage semblait permi par la structure du blog. Le blog était constitué d’un fichier css (l’apparence des éléments site) et de fichiers php (l’action, la disposition des éléments du site). L’analogie me semblait flagrante entre d’une part le css et le Profil (présentation des éléments constitutifs du personnage, sa représentation), et d’autre pat le php et les textes (actions du personnage) : la combinaison des deux créant le site, le personnage-animé.
Le personnage était donné en dehors du texte pour être réinvesti ensuite à travers le fantasme du lecteur. Le blog démultipliait la construction fantasmatique, en donnant séparément les choses, il lui autorisait de pratiquer une combinatoire plus libre.

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Lundi 27 août 2007

B&D (43) – Idole : totalité

Pour revenir, toutefois, il fallait que je comprenne d’où je partais. Quelle était cette étrange personne que j’avais décidé d’héberger ?

J’avais admis la grande étendue de sa culture, un usage pertinent de cette culture, la densité de son expérience de l’érotisme, la qualité de son écriture, sa capacité à ressentir. En somme, elle profitait d’un accomplissement intellectuel, sexuel, artistique et amoureux donc. Elle se laissait lire comme une femme totale (tout lu, tout vécu). C’était pas aussi vrai comme ça, trop beau, et même c’était faux assez, à cause de quoi c’était plutôt vrai quand même, si vous voyez. C’était la fiction qui était donnée à qui voulait la suivre. Une femme totale, même pour de faux ça laissait rêveur. Et rêver pour un voleur, c’est toujours le piège (je savais que je faisais une connerie en prenant voleur). Ce principe de totalité du personnage-narrateur semblait infus dans tout blog pour la raison simple que s’exprimer c’est prétendre que l’on a quelque chose d’intéressant à dire, qu’à un moment donné tout blogueur se revendique comme important, plus important. Comme spécialiste (spécialiste de lui-même au minimum). Le blogueur devait faire la démonstration d’un savoir suffisant pour qu’on le suive, il était guide du texte qu’il émettait (la revendication d’une infériorité pouvait être recevable dans le sens d’une construction anti-héroïque). L’expression de ce savoir était donnée, par exemple, chaque fois, qu’un blogueur affichait un lien externe comme trouvaille. Le blogueur devait être un guide vers quelque part. La totalité était l’expression summitale de cette supériorité (je crois qu’elle était à l’origine des blogs qui marchaient le mieux, les lecteurs cherchaient des héros, d’où aussi une certain fréquence de titres honorifiques).

C’est là que j’ai commencé à penser au temple, c’était pas vraiment que je me souvenais que j’avais oublié que je savais, non, non, c’est que je voulais voir l’idole nue au bain. Et je trouvai là une digne justification de l’état de voleur.AA
AA
Zgr : vous avez raison en ce sens que les webloggers se voulant orientés vers l’extérieur s’attachent préférentiellement à un usage restreint de la posture-idole. Toutefois, il ne faudrait pas croire qu’il est nul pour autant, loin de là, on pourrait défendre que l’imaginaire y est d’autant plus actif qu’on le camoufle. Je parlerais plus volontiers d’une manipulation identitaire différente fonctionnant davantage sur des impératifs de transparence, compétence, lucidité, etc… (on remplace, par exemple, le profil par un cv) tandis que les diaristes se permettraient le ludisme, la complicité, la séduction, etc itou. La volonté de transmission sert des objectifs plus informatifs ou plus émotionnels selon les désirs de l’auteur ce qui demande pour chaque cas la mise en place de techniques de validations spécifiques (instinctives la plupart du temps). Le diarisme libère une meilleure exploitation potentielle du fantasme. Evidemment pour atteindre un résultat il faut encore que l’auteur en ait conscience (diarisme, trop souvent diarrhisme). Je n’ai pas trouvé mieux pour accomplir la chose qu’une menteuse auto-proclamée (ce que j’expliquais un peu déjà dans cartographie – orthoblogie/dysblogie et llogbem – idole)

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Dimanche 26 août 2007

B&D (42) – Aventure: le gentil

C’est comme ça que je suis devenu un visiteur invétéré, du clan des gentils (j’avais créé un nouveau pseudo et tout), je me demandais bien à quel degré j’étais vraiment atteint, car l’ambiance des Cahiers avait changé. Il y avait des personnes en moins, d’autres en plus, globalement c’était beaucoup plus détendu (le blog vivait des périodes, ça je l’avais déjà dit). Moi aussi je m’étais mis à écrire des trucs sympas, je débordais presque pas (ahem, ouais, ouais presque pas). Citoyen que j’étais ! Je remarquais même que je m’étais tellement habitué que je savais plus quand j’avais commencé à trouver la couleur du site agréable. C’était doux pour les yeux, j’avais pu faire la différence ailleurs, c’était discret, léché en fait. Ça me plaisait bien.

J’étais content et puis aussi j’étais en rogne. Parce que le charme me rapprochait du llogbem mais dans le même mouvement il me le donnait à ressentir et m’empêchait de le voir. Intenable, je dis et je reste poli. Mes dernières réflexions m’avaient incité à tourner la tête vers l’arrière du texte, le llogbem me fuyait parce que je ne parvenais à suivre sa piste jusqu’au réel (pasque j’avais toujours pas le droit de penser au temple), alors j’ai réagi.

Pour en apprendre davantage, je monte une opération de renseignement. Je me peins le visage en noir et je vais voir Googalf le blanc, le célèbre l’augure. Je lui fais questions sur le llogbem, sur le nom de l’esprit qui posséde le llogbem, sur la nature de cet esprit. Googalf l’enflé, à chaque fois me renvoit un nombre de pages surhumain. J’en conclus que l’enquête est déjà terminée. Merde. Je parcours quelques adresses au hasard, j’obtiens une version des « Versets de chair » indiquant une autre adresse email, une autre photo d’elle mais ça pouvait être une autre aussi, je suis pas physionomiste et puis c’est tout. Chiottes !
C’était pasque j’avais pas pris un magicien (eh merde !), Anne c’était une Googlemancienne reconnue, ça se savait, elle avait brouillé les signes. Ah morbleu, ça me servait à quoi d’être voleur, j’arrêtais pas de me faire plumer ! Alors bon j’ai réfléchi. J’ai un peu maté sa fiole à Googalf, me suis demandé, il peut vraiment m’apporter quelque chose de fiable ce gros bâtard ?
« jète les dés » a répondu le Maître. J’avais 57 % de chance de déceler une illusion, +15 % parce que j’avais fait de la possession dans le passé : la solution ne pouvait pas être cachée hors de la ville, j’ai pigé. Tout était déjà là devant moi. Le fantasme offrait à la fois un raccourcis et une rallonge. Avancer désormais demandait d’accomplir une nouvelle boucle ; revenir une fois encore au texte.

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Dimanche 26 août 2007

angulaire sentimentale (suite)

Tu t’assois. « S’il vous plaît, accordez-moi un instant, je voudrais vous avertir de quelque chose d’important concernant la personne qui vient de vous quitter ». Tu constates l’étonnement et la méfiance de mon expression. Immédiatement tu t’expliques, tu connais cette personne, elle est dangereuse. Pour dissiper mon hostilité, tu m’avoues que tu as vécu la même chose, si tu viens me parler ce n’est pas par esprit de vengeance mais par volonté de préservation ; l’envie, le besoin que cela ne se reproduise pas sur quelqu’un d’autre. Parce que la douleur est dévastatrice, parce que… tu hésites, tu baisses les yeux pour réfléchir, j’attends, j’hésite aussi. J’ai de l’empathie, dis-tu, avec vous, j’ai observé votre discussion avec… l’autre…, j’étais là juste à côté à la table derrière, j’ai reconnu votre… et puis à vous voir, j’ai eu de l’émotion. Alors c’est pour ça que je suis là. Quelque chose me touche dans ta sincérité. Je t’écoute encore, c’est si facile que c’en est troublant, il y a beaucoup de douceur et d’emprise dans ta voix. Je crois aussi qu’il y a du désir. Tu sembles ressentir que ma confiance s’offre doucement à toi, tu t’ouvres davantage, nous commençons à nous parler. Avec beaucoup de prudence, de délicatesse, tu me révèles ce que doit faire l’autre en ce moment. Tu ajoutes ta désolation d’apporter des nouvelles aussi noires et d’autant plus qu’après cela je ne pourrai jamais te croire honnête si tu m’avoues que ma compagnie te plait, et ma compagnie te plaît, dis-tu. Je m’en rends compte, la tienne aussi mais je le cache. Ce n’était pas donné d’avance, ce n’était pas voulu, tu sens bien qu’il est étrange que les choses tournent ainsi, mais c’est là. Tu me regardes et tes yeux brillent. J’ai du mal à comprendre ce qui m’arrive avec toi. C’est tellement soudain. Mais je ressens que j’ai envie de rester. Le garçon nous apporte deux apéritifs que je n’ai jamais demandé. Mais il s’est trompé, le cassis c’est pour toi, la mûre pour moi. Nous échangeons. Les verres nous offrent une contenance. Le trouble se love autour de nous comme un nid, nous trinquons, doucement. Et ta voix chante des choses délicieuses. Je voudrais rester, mais quelque chose en moi me dicte de partir. Je dois aller voir ce qu’il en est vraiment. Tu comprends. Pour que je ne t’oublie pas, tu m’offres un petit triangle de magicien enfermé dans un cercle d’argent, il t’a toujours porté chance, mais maintenant ma chance, c’est toi.

Je te promets de revenir.

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Mercredi 22 août 2007

B&D (41) – llogbem : narration

Si je contemplais la trame narrative d’un blog, j’identifiais un personnage engagé dans une histoire, celle de la vie, comportant un mélange de drames (évènements de l’ordre de la vicissitude) et de tragédie (le monde soumis à l’exercice d’une fatalité sans dieux). Il s’agissait d’une geste mais accomplie dans un univers, contraint par l’ordinaire et le dérisoire (deux hypodivinités régnant sur le sens du monde) où l’héroïsme naissait non plus à partir de l’extraordinaire, mais à partir du pas banal. Le texte d’un blogueur relatait usuellement un moment de vie. Par rapport à ce moment, le texte possédait un statut équivalent au commentaire « d’explication » placé sous une photo : il s’agissait d’une légende. Les textes projetaient la légende du personnage que le blog permettait de restituer dans une fiction de présent. Non plus « il était une fois » mais « il est une fois ».
Le spectacle engendré glissait ses valeurs dans les textes : le blog offrait le texte comme texte, comme passage vers l’auteure, mais aussi comme spectacle du texte-personnage. En ajoutant que dans ma posture de commentateur j’avais les yeux rivés sur le texte, que je pouvais entendre (lire) les autres commentateurs mais non les voir, j’en venais à regarder le texte comme rétroprojeté depuis le réel-présent du personnage-auteure à l’intérieur d’une salle noire, élaborant sa narration sur une technique diapositivale. La projection diapositivale (chaque texte donnant une représentation du personage) avouait quelques connivences avec la bande-dessinée. Dans le chaînage du blog les textes-personnage construisaient un texte-animé (un texte = une vignette, comme une bd), suivant le cours d’une trame à thèmes éclatés : une narration fractale.

Dans les Cahiers, le pas banal avait rejoint l’extraordinaire, les textes partaient volontiers de l’ordinaire, mais ils y demeuraient rarement. Anne était une héroïne. Une partie de l’imaginaire que je convoquais autour d’elle était analogue à celui que j’avais déployé autour d’Isa, héroïne des « Passagers du vent » de Bourgeon. Quoique les personnalités fussent incomparables, je retrouvais cette même composition primordiale : amour, identité, liberté. Le blog n’était peut-être pas une embarcation exactement comparable à un navire mais il demeurait un véhicule et Internet profitait d’un espace métaphorique très marin. Et surtout, qui aurait contredit que l’héroïne luttait contre l’esclavage .

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Dimanche 19 août 2007

B&D (40) – llogbem : le temps

Le voyage que je faisais dans les Cahiers, le sens en quête duquel je lançais tous mes regards me signifia dans sa piste l’étrange de ma position. Je me déplaçais à reculons.

On ne décelait nulle part dans la succession des textes la mise en oeuvre d’un dessein, d’un quelque part vers lequel le site se serait dirigé secrètement. La présence de Simone, par exemple, bien qu’elle exerçât une fatalité (une influence) modifiant le cours de l’histoire, ne recélait aucune prédestination,. Il était impossible de recevoir qu’à tel moment des Cahiers, telle action de Simone portât telle signification dramaturgique, car le sens de Simone n’appartenait pas aux Cahiers mais à Simone (Simone était pourvue d’une infradiégétique contenant « attention je suis réelle »). Le sens des évènements se déployait dans un environnement constatif. Ainsi le cours de mon voyage prenait la direction inverse à celle suivie dans une tragédie ou un polar. Je n’étais pas précipité dans l’avant du récit par le sentiment d’un resserrement progressif d’une intrigue vers une révélation. Au contraire, l’absence de trame m’aveuglait sur la suite, le prochain texte arrivait toujours par surprise, il pouvait tout reconditionner. Je lisais les Cahiers comme un voyageur à l’arrière du train regarde le paysage, le présent du personnage se trouvait dans mon dos (et si je me tournais sur ma chaise, il était encore dans mon dos, infernal ce site). Cela déterminait un ressenti très singulier : tout ce que je pouvais dire concernait le passé, le présent déjà achevé. En raison du déplacement dans le temps, j’étais incapable de saisir ce que les Cahiers sont, tout au plus je pouvais goûter un peu ce que les Cahiers avaient été. L’interprétation était recluse dans un c’est-ainsi rétrograde. Je ne pouvais prétendre qu’au passé du llogbem.

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Mercredi 15 août 2007

… (suite)

« pour votre sécurité, ne vous séparez pas de vos bagages, signalez tout colis abandonné »

Des pas. Une femme appelle. Un type se retourne et chute violemment. Il se brise le bras sur une marche, sa tête vient frapper de la mâchoire sur la pierre. Il se redresse en riant comme on se venge, lèvres fendues bavant du sang. Son bras fait un coude au bout duquel disparaît le métro, deux éclats rouges luisant se déplacent mais je sais qu’il en est un troisième, fixe, le long du mur. La femme le regarde horrifiée, puis moi, son visage est parcourue de couleurs pixellisées, elle tremble puis s’évanouit. Je la connais, j’ai vécu quelque chose avec cette femme mais je ne parviens à me remémorer rien d’autre qu’une araignée déployant lentement des crochets tridentiques pour les enfoncer dans la chair du cou tout près des veines du poignet. Je monte les marches deux à deux sans pouvoir retenir un étrange ricanement en croisant le type meurtri. Mais ce n’est pas moi qui ris. A l’étage le ciel est carrelé comme un sol de pierre sous mes pieds des tâches noires et jaunes. La lumière est en retard, ils ont déjà éteint les lampes qui crèvent à petits bruits en touchant le bord. L’averse marcheuse de la foule s’éloigne au travers des couloirs labyrinthiques, la salle où je me trouve se retire lentement, je devrais me dépêcher mais j’hésite, cette salle ressemble à République, je sais que l’un des panneaux indicateurs de voies ment, qu’il faut suivre la direction opposée, traverser un quai, descendre un escalier pour retrouver un couloir au bout duquel un autre escalier mène à la rame recherchée. Que dois-je faire pour sortir ? Pris par la crainte d’être emporté dans la fuite du sol je m’avance au hasard. Un couloir étouffant respire comme une soufflerie, parcouru d’affiches, encore, une lune bleue, un héron, une fille souriante qui pointe le bout de son nez
un quai la nuit.
Le fond des couloirs est bleu avec des lueurs blanches formant des lignes. En plissant les yeux, je parviens à distinguer une plaque de sortie. J’ai la curieuse impression que l’on m’observe, j’ai la désagréable sensation que quelqu’un me regarde comme s’il lisait en moi. Je me souviens pourtant que je rêve, mais ce n’est pas moi qui ris. Je me souviens aussi que j’ai un ennemi dans ce rêve. Ce doit être lui dont je ressens la présence. Dont je dois me méfier. S’il lit en moi, toutes les décisions que je prends lui parviennent. Pour me réserver une chance de survie, je dois mentir, je dois réussir à lui dissimuler mon intention véritable. La même pensée me poursuit encore. Alors je reprends ma marche, je m’efforce d’agir de la manière appropriée. Quelque chose doit advenir, si je la fuis je ne saurais jamais. Alors que si je me comporte comme on l’attend de moi, j’ai peut-être une chance de prendre mon rêve au piège. Si j’y parviens, je serais capable de le finir, au contraire de tous les autres alors, il aura un sens. Il deviendra vrai.
J’avance de nouveau. Plus vite. L’air du couloir devient irrespirable, je repère un puits d’aération, je me précipite jusqu’à la grille. Cinq mètres plus haut apparaît la surface couverte d’un ciel gris découpée en losanges mais l’air au dessous est beaucoup trop rapide pour descendre jusqu’ici. Je commence à suffoquer, je violente la grille pour en forcer l’ouverture, la sueur me recouvre de son vêtement froid. Le ciel est plaqué de crevasses noires fildérisées sur les arêtes. Je commence à trembler. Quelqu’un m’attend là-haut. Je lutte. La grille s’effondre, je perds conscience.

- Monsieur ?
Il se retourne. Un contrôleur.
- Heu oui ?
- Il est à vous ce corps ?
- hé bien oui, je crois
- votre ticket s’il vous plait
Il fouille ses poches, retrouve un vieux ticket de cinéma pour « la clepsydre »
- heu, heu, voila
- Vous avez dépassé la zone autorisée, vous devez sortir.

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Dimanche 12 août 2007

trômatique (suite)

Je descends l’escalier qui mène au quai., songeant à toutes les fois où j’ai accompli ces gestes. Des vagues de souvenirs méconnaissables, inachévés, difformes me parviennent semblables aux visages d’une foule, familiers, étranges, inquiétants. Je descends lentement, près de la rampe, pris d’une légère appréhension à l’idée que je pourrais chuter. Les marches de béton immobiles, dures, chuchotent des présages de fracassements, me renvoient l’image du corps projeté dans la volée des angles. Je surveille mes pas. L’escalier ne bouge pas, il est rigoureusement identique à tous les autres escalier du métro. Depuis le temps que je les emprunte, je devrais être capable de franchir n’importe lequel d’entre eux les yeux fermés, en courant même. Sauf qu’à la place je glisse et la rampe me sauve. Je regarde les autres, particulièrement celui qui dévale les marches avec un regard narquois dans ma direction. L’escalier est fonctionnel, il ne réserve pas de piège à ceux qui le comprennent. Face à un objet fonctionnel, il faut développer des automatismes. Je cesse de rêvasser pour soumettre mon pas à la dictature des marches. Le quai commence de paraître.Les lumières font des tâches blanches et oranges sur le sol. Ça sent la pisse. Pour changer je suis sûr que c’est à cause d’une fille. Je suis sûr qu’à chaque fois c’est la même. On croit qu’elle est adossée au mur tranquille en attendant quelqu’un, mais non elle pisse à foison ! Trente ans qu’elle est poursuivie par les agents, elle s’appelle Murielle et ah, je viens encore de manquer de me vautrer la gueule, maudit cerveau !
Je me reconcentre.
Tellement de fois que je reviens dans ces lieux, je ne suis toujours pas certain mais je cherche. « Monsieur ! Monsieur !, s’il vous plait ». Je me retourne, trop vite, je perds l’équilibre. L’escalier me rattrape avec toute sa cruauté. J’éclate de rire, cette fois c’est la bonne, je me relève avec un tibia haché et la paume de la main gauche endolorie, je dis « oui madame ? » avec toute la courtoisie dont je dispose encore, elle me répond « non, rien » puis elle s’éloigne en s’écartant de moi comme s’il fallait me fuir. J’achève ma descente plus doucement, en boitant, j’ai mal à la hanche aussi et ça sent l’oeuf. Je me demande si je ne viens pas de croiser Murielle.

J’arpente le quai clopin-clopant les yeux parcourant la voûte blanche. Sale, avec toujours des tâches noires jaunasses par endroits dues peut-être à des infiltrations. Puis je m’arrête ; je boitille encore et quelque chose comme une menace larvée couvant continuellement dans ce genre de lieux m’incite à ne pas paraître en état de faiblesse. Une gare de métro n’est pas un espace de liberté, une pression s’y exerce, une volonté extérieure y étend des obligations. De nouveau je songe au métro comme rituel.
votre attention s’il vous plaît, en raison d’un grave accident de voyageur ligne 4, tous les trains en direction de Porte d’Orléans s’arrêteront à Odéon. Veuillez emprunter les correspondances.
Curieux je croyais être à Filles du calvaire. J’aurais rêvassé sans mégarde encore. Des voix, des écrans transmettent des annonces sur des ailleurs, invérifiables mais accomplies. Prophéties du monde moderne. Tunnel, je me rappelle, signifie tout d’abord voûte à berceau. Je suis dans une chapelle. Celle-ci est blanche mais il en est d’autres. Quel est donc ce culte. Le métro arrive. La cabine du conducteur ne comporte qu’un chiffre et le logo de la RATP mais celles du RER sont munies d’un écran sur le dessus où s’inscrit le nom de la rame en quatre lettres. Parfois c’est ZEUS. Dieux ou messagers. Les gens se précipitent à entrer ou sortir tout en même temps. Le train s’en va, le quai est vide pour quelques instants.

Je pense, le culte du métro, c’est passer.

paragraphe de confort visuel
Dimanche 5 août 2007