B&D 2 : histoire
La consultation des archives d’un blog me laissait toujours le sentiment ambigü de parcourir des photos-souvenir. Quelque chose du pouvoir contenu dans le texte s’était perdu. Dans les toutes premières archives des Cahiers, je sentais la palpitation atténuée d’une époque révolue, je sentais confusément un style, des idées, des mots, toute l’expression d’une Anne différente que le temps avait emporté. Pourtant le blog ne retranscrivait pas un temps historique, fondé sur un principe de renouvellement constant, il se voulait une expression du cours de la vie restituée par une écriture type flash polaroïde, une écriture -se donnant comme – instantanée, de sorte qu’il renonçait en majeure partie à l’exploration de narration usant des modes futur ou passé. D’être ainsi fixé sur le mouvement du présent semblait davantage porter le blog vers un temps anhistorique, mais au contraire les archives faisaient la preuve que le blog possédait bien une histoire. Tout d’abord ça paraissait presque une incongruité, pour quelle raison un site se voulant une transmission ininterropue du présent se serait-il embarrassé d’une classification en archives ? Comment se faisait-il que les plus vieux blogueurs puissent se sentir investis d’un pouvoir supplémentaire (d’autorité, de représentation, de connaissances, etc…) tandis que le support semblait évincer la considération du passé ? L’indice d’une première réponse me vint de la modification que je sentis en moi-même au parcours des archives. Je n’étais pas lecteur de la même manière. J’étais aussi enquêteur. Je me tenais face aux archives comme un historien devant une masse documentaire sur une période donnée. Ma lecture des archives suivaient des pistes par lesquelles je cherchais à (re)constituer la vérité, la cohérence, le sens d’un ensemble d’événements. De cette manière, sans être lui-même l’expression d’un temps historique, le blog proposait un moyen de reconstituer ce temps. Il intégrait la nécessité d’un traitement d’historien en préalable à une réception littéraire ou pseudopsychologique (recueil de confidences). Le blog venait reposer la question au travers de ses archives « qu’est-ce qu’un texte », « quelle est sa valeur documentaire », atteindrai-je davantage de vérité en demeurant attentif aux continuités, aux ruptures, quel est le champ d’inscription, quelles sont les luttes internes , etc…
Plus le texte était littéraire (revendication de fiction) plus il échappait (mais aussi, moins il était blog-type). Plus on trouvait de commentateurs, plus l’inscription temporelle était forte (car chaque commentateur apportait un temps, non seulement temps de l’inscription du message mais aussi temps de ses interventions jusqu’à sa – ou non – disparition. Chaque commentaire nourrissant la masse documentaire d’interprétations lumineuses ou obscures mais valables toutes également dans l’appréciation de « l’esprit d’une période » (ainsi l’expression utilisée par l’auteure « êtes-vous archetologue ? » pour désigner la tentative longue et volontiers tordue de B&D se révèle très ajustée).
Par l’inverse, de faire le choix d’approcher le temps de la vie conférait au blog qu’il était comme elle passager, ce qui implicitement le conduisait dans un déroulement tragique car dans sa poursuite sérielle il assurait aussi que le temps passait, qu’il s’arrêterait un jour. Le texte était incarné lorsqu’il était présent, il devenait hanté à mesure que le temps passait, chaque nouveau texte pouvait être le dernier. En imitant le temps de la vie le blog gagnait un pouvoir évocateur plus intense, ce n’était pas un objet inerte comme un livre, il était alimenté par le vivant, mais en revers de cette intensité, il devenait dépendant de son auteur, il ne lui survivait pas. La lecture la plus intense provenait du texte le plus récent, en s’enfonçant dans le passé, le texte s’éloignait. L’érosion se faisait sensible chaque fois que l’on tombait sur un lien mort (mort donc). Le blog était aussi quelque chose de profondément triste, à la disparition de l’auteure, il deviendrait un exemple mort de littérature vivante. L’univers des blogs abandonnés m’évoquait le cimetière de vaisseaux. En visitant ces blogs, j’avais l’impression de porter un scaphandre.
La force émotive du blog c’était de faire de nous les spectateurs uniques d’une aventure qui n’avait ni précédent, ni suite possible : il fallait être là au bon moment pour recevoir le texte, ce moment était court.



