la légende de l’autre
Ça pourrait être un homme aussi, mais je crois que c’est une femme. Ou alors c’est peut-être juste quelqu’un. Quelque part, dans ce monde. Quelqu’un de vivant, qui essaye, qui tente, qui espère encore sans trop savoir quoi, ni pourquoi, qui doit trouver quelque chose pour continuer, pour ne pas se laisser mourir d’ennui, pour ne pas devenir fou. Vivant dans un lieu lointain, inaccessible, quelqu’un qu’on ne rencontrera jamais, qui ignorera durant toute son existence que l’on pense à lui à cet instant même, alors que peut-être il souffre. Mais ce n’est pas certain. Mais qui ressent. Saisi dans les mailles étranges du désir, balloté par les défilés des émotions, happé dans l’inquiétude d’être vivant. Il se pourrait aussi qu’il, ou elle, juste maintenant, regarde avec émotion le Soleil mourir dans la façade miroir du bâtiment d’import/export qui masque le ciel en face, ou le Soleil se lever filtrant tout juste à travers les volets mal ajustés agités de vent jusqu’à des paupières mi-closes chassant à regret par petits battements la douceur d’un rêve voyageur tandis que la main déjà touche l’interrupteur d’une lampe.
Ou un Soleil absent,
par invasion de nuages, contemplant les filets de pluie alors que la vitre le regarde de son propre visage devenu fantomatique, songeur, doucement triste peut-être. On ne sait pas. Cette personne pourrait tout aussi bien ne pas être encore née, mais dans un autre temps contempler son passé, écouter ses souvenirs prise d’incertitude sur leurs sens, sur l’utilité de la réminiscence, puis s’inquiéter d’un destin toujours manquant, toujours agissant, de ce que l’on peut attendre de l’amour, de ce que l’on peut prendre, de la vie qui n’attend pas, de la mort qui enlève. De la longue solitude d’être soi perdue dans le courant du monde, avant d’en revenir, dans un instant peut-être, à la nécessité d’agir parmi les siens, parmi les autres, de disparaître dans la foule poursuivre la suite de son existence. Se demandant s’il existe quelqu’un dans cette foule, quelqu’un qui peut-être, puisqu’on est toujours prisonnier de ne pas être ailleurs, ou bien s’ils sont tous autour d’elle comme elle pour chacun moins que des inconnus, presque des choses, lancés dans le temps sous le joug des impératifs humains, avec elle quelque part au milieu, si différente, si insignifiante, elle dont on ne saura jamais rien, si elle fut heureuse, si elle fut aimée, quels furent ses sentiments, ses rires ou ses pensées. Quelqu’un dont on ne saura jamais ni même qui elle fut, mais dont la vibration de vie lançait muettement, encore, toujours, à travers le monde
l’appel à un autre libérateur
au milieu de la foule des personnes.



