sangulaire 5
<!– @page { margin: 2cm } P { margin-bottom: 0.21cm } –>
J’émerge. Enfin. Je me sens émerger. Un rêve, juste un rêve. La conscience de mon corps étendu entre les draps, qui vivait seul abandonné de toute sauvegarde dans cette vulnérabilité me ressaisit lentement. Les lambeaux de mon rêve se rétractent me libérant doucement de l’angoisse. J’ouvre doucement les paupières dans l’attente heureuse du retour autour de moi du cocon de la chambre, bienveillante dans la pénombre. J’ouvre doucement les paupières
face à deux yeux fixes
devant moi
tapis avides dans le chaos d’une chevelure.
Secousse, Frayeur. Je recule de tout le corps,
vitesse panique de la pensée, avant de comprendre
avant de m’écrier « Frimousse, bon sang, préviens-moi quand tu me reluques pendant que je dors ». Soupir. Le temps de poser un sourire sur l’absurdité de ma déclaration, mon cœur se calme, je penche ma tête vers elle « je sais pas moi, téléphone par exemple… ». Toute en paresse elle se retourne, elle se retourne, elle me tournait le dos. Les yeux disparaissent dans ses cheveux alors que son visage s’offre à moi engourdi de sommeil, les paupières lourdes, bougonnante endormie cherchant mon ventre d’une main apaisante. Tandis que je suffoque me redressant à demi saisi d’horreur par la vision. « Pinpon ? », je sursaute, les doigts de la main ne sont pas dans le bon sens, la voix vient de l’autre côté.
Frimousse.
« tu as fait un cauchemar mon cœur, je t’ai entendu crier, ça va ? ».
Il n’y a personne que moi dans le lit. Il fait déjà jour. Je la rassure d’un signe de tête. Je balbutie « tu es debout depuis longtemps ? », « oui, tu prenais toute la place, alors je suis partie chercher des croissants ». Je sais qu’elle ment. Je suis au bord du lit, son oreiller est taché de mascara, deux traces noires, ou rouges, en amande effilochée avec avec un fil qui touche presque le matelas, elle a pleuré pendant son sommeil. Elle a pleuré de rage. « je vais te faire un café ». Elle part dans la cuisine. Et puis il y a une bosse, quelque chose sous les draps, un livre peut-être « Les poètes du Grand Jeu » mais je n’ai pas vraiment envie de vérifier. Sa voix a quelque chose de mauvais. La chose a bougé. Je vais devoir quitter le lit, je vais devoir ôter les draps, je vais sortir mes jambes. J’ai peur de ce que je pourrais découvrir. La chose a tremblé, elle est un peu plus proche maintenant. « tu veux du lait avec ? »
« NON ! ».
« susucre ? »
Je décide de ne plus faire attention. C’est la chambre de Frimousse, elle a changé. Je sais qu’elle a fait ça pour masquer ce dont on a décidé de ne plus jamais parler. . . Mon rêve me revient, je prends une fourchette dans le tiroir pour calmer une démangeaison au mollet. Encore un rêve où je me transforme, je poursuis, je suis poursuivis, il fait nuit, ça ressemble à des entrepôts autour de docks, il y a des containers, des grues, des lumières bleues et rouges, de l’ombre. Entre deux monticules de marchandises, à côté d’une carcasse de voiture carbonisée, je retrouve celui que je cherchais pendant que je me gratte avec la fourchette, silhouette épaisse crevée de deux yeux en épingles blanches, la surprise me saisit mais la colère me porte. Je me rue sur lui, je le roue avec une violence de meurtrier. Il s’écroule, je vois son visage couler entre mes doigts et sur son torse et des pas dans mon dos. Je fuis en lui volant son arme, un long manche de métal terminé en crochet, la fourchette est pleine de
blanche, elle est toute blanche, je ne me rappelle plus le mot, ça s’écaille et ça tombe en miettes sur les draps. Frimousse revient avec un plateau « Lore est certainement le meilleur des cafés mais c’est à vous de juger… moi tu sais ce que j’en pense ». . . Elle prend un croissant et le trempe dans mon bol « espèce d’enculé, tu crois peut-être que j’ignore ce que tu fais de tes nuits ? », des miettes tombent sur les draps. Elle mange, le croissant saigne et se tortille, je sens un contact sur ma jambe, froid et humide comme une succion, je n’ose pas bouger de peur qu’elle sache. Au bout, je parviens dans un bâtiment high-tech qui doit contenir des laboratoires et des salles de tests. Des filles nues très belles bavardent ou se prélassent partout. Elles me regardent comme si ma présence était naturelle. Elles gloussent en voyant mon arme. Je sais qu’elles sont prêtes à combler tous mes désirs mais j’ignore avec qui ou dans quel ordre initier la série. Si j’en manque un seul, elles risquent de se venger. Je n’ai pas eu l’occasion d’ouvrir le dossier ou bien je ne me souviens plus, la liste que j’ai en mémoire me semble incomplète, erronée ou vide. Les plaques sur les murs indiquent des salles de tests mais l’alphabet utilisé est si étrange que je ne parviens pas à comprendre de quoi il s’agit. Derrière la vitre un scientifique compare l’espace stellaire l’œil rivé sur le téton des femmes. L’une d’entre elles est différente. Une fille s’approche. « il en reste encore un, tu pourras faire tout ce qu’il te plaît quand tu l’auras mangé mais si tu ne te dépêches pas, il risque de pondre ». Frimousse me tend l’autre croissant, la croûte s’est distendue comme une cloque. Elle me regarde fixement, elle attend. Je fouille dans ma conscience à toute vitesse pour retrouver la suite, saisi du pressentiment que quelque chose de crucial s’est produit, que je dois absolument savoir si par exemple je suis mort. « MANGE ! ». Je sursaute, je sais que si je ne mange pas Frimousse va se ruer sur moi, les draps vont voler et alors elle verra. Je mange. Je me souviens que je cours partout dans les salles de laboratoire, ma fourchette à la main, me répétant inlassablement que le dernier qui reste, ce n’est pas moi, je vais le trouver, ce n’est pas moi. Il y a des choses qui bougent à l’intérieur du croissant. C’est mou et gluant. Je bois mon café et puis je décide de massacrer toutes les filles pour découvrir celle qui reste, celle qui est différente, celle qui saura. J’ai des haut-le-cœur et des larmes. Mastiquant la chair du croissant, je suis envahi d’un pressentiment de mauvaise farce. J’ignore d’où me vient cette impulsion sauvage d’élimination. On cherche à m’attraper avec l’amour unique. Je suis persuadé qu’au terme de mes violences, convaincu d’amour par la plaie des meurtres, on va me jeter dans les bras d’une femme qui sera ma mère. Je cours en avance de l’horreur. . . Il faut que je les assassine toute pour la tuer elle aussi, après j’incendierai la scène. Je trouverai le mauvais plaie-sang. Au milieu de toute ma boucherie, je vois la silhouette de la femme ultime, je me dirige vers elle en finissant mon croissant. « PARLE ! ». Elle ôte une perruque, elle fait non de la tête, je crois qu’elle baisse les yeux, elle dit d’une voix grave « moi je sais seulement que tu t’es trompé, ce n’est pas moi ». Il ya deux coulées noires brunes glissant du rebord du bol vers la base. Je baisse les yeux, ce n’est pas ma jambe qui me faisait souffrir. « tu as mal compté ; quatre quoi, cinq sois, six oies, c’est toi ». Je me retourne, des monceaux de corps éventrés, elles sont mortes pour rien. Trois fois rien.
Frimousse me regarde avec satisfaction. Elle pose le crochet puis emporte le plateau, elle éteint la lumière, elle ferme la porte.



