l’ombre au bout de la rue (6/4)
Marcher
marcher modifie
jusqu’à muer en mobile réfléchissant
passant le moment préambulaire, l’unique trajet, nécessaire à se chauffer les jambes quittant l’espace de triage vers une première direction, à rôder tous les rouages de la machine, gagnant peu à peu sa vitesse et le lieu d’où, sortant des circuits routiniers de la ville, s’ouvre l’horizon du voyage vers un ailleurs impossible,
comme un train sans rail et sans destination
remettre la main sur la caténaire
s’engouffrer à la suite du temps qui passe
que la pensée se lasse de ce que la vigilance suscite de curiosité, qu’elle s’échappe de la captivité conduite par le défilement continuel des formes, qu’elle se détache du paysage
dès que facétieuse elle commence de reculer, de trébucher ou d’anticiper d’un pas sur la marche. Puis de plusieurs. Jusqu’à devenir songeuse, s’offrant de plonger ou de s’évaporer. Pour revenir soudain après un laps indéterminé face au décor devenu méconnaissable.
La pensée replonge. A chaque cycle la perte de vigilance augmente, à terme je n’hésiterai pas à descendre l’escalier au bout, ou à vérifier si la porte en métal rouillé là-bas ne serait pas ouverte par hasard. Les frontières de l’identité s’amenuisent sous l’apparition d’idées de plus en plus étranges, de plus en plus sauvages, portées à tenter toutes les fécondations et tous les crimes. Les frontières de l’identité se propagent sous l’effet de la nuit invitant par sa pénombre à s’étendre au delà de soi. Je ne suis pas moi-même de la même façon lorsque le soleil écrase partout mes contours sous sa lumière. Même trempé, parcouru de sensations froides, la nuit offre une robe plus vaste comme si je sentais déjà le monde à plus d’un mètre devant moi. A plus de dix mètres. Il suffit d’être seul sur toute l’étendue du regard. Toutes les foules sont cannibales. Il suffit contre cela d’une nuit froide et battue de pluie. D’une nuit de gel. D’une nuit hostile.
Je suis, voilà le sentiment continu alimenté par le fil de mon passage, je suis marchant, est-ce que ça fait trois ?, mais aussi pensant, pensé, marché. Je me deviens de plus en plus étrangers, tout ce que je retrouve de moi se tient dans une émotion centrée diffuse me faisant reconnaître pour étrangères ce qui doit être moi. Je me reconnais par l’étrangeté que je me cause. Et le monde suit un même cours, passant, penchant, penché, passé.
Au plus profond de la marche, s’arrêter ne fait plus de différence, cela revient à observer derrière la vitre d’une voiture un point lointain mettant longtemps à quitter le paysage. Peu importe que la soudaine contemplation s’exerce sur un objet proche.Une fois perdu, la géographie devient dysclidienne.
Un lampadaire. Comme ébloui par une lumière trop vive, est-ce bien moi ? La sphère se mettrait à dériver dans l’air nocturne, je la suivrais. Al’inverse je sais que dans une rue noire, j’aurais tendance à m’attarder. Comme si au long des trottoirs, les ampoules illuminaient les noeuds de cette toile dorée urbaine que l’on aperçoit du ciel. Comme si mon cerveau poursuivait une aimantation instinctive accrochant le fil tenu de sa pensée en déployant un invisible mentographe. Passant de réverbère en réverbère et changeant instinctivement de démache dans le couloir d’une ruelle aveugle. Il y a quelque chose derrière cette lumière. Une illusion peut-être. Mais si la vérité est un cas particulier du mensonge, alors l’illusion peut être une vérité qui s’ignore. Un indice. Ou aurais-je confondu ?
Quelque chose.
Qui…
bouge ?
Qui arrive. Il y a quelqu’un.
Qui approche. Au plein nulle part de la balade, toute rencontre fait un bruit de tonnerre. Quel destin contraire a pu frapper cette personne pour l’entraîner si loin de sa route au milieu de la mienne. Se pourrait-il ?
Elle est à plus de dix mètre, je sens déjà son danger. Ses pas font les bruits du marteau qui enfante des armes. Je crois qu’elle vient.
vagadombreuse et féminine
elle passe
elle passe
J’ai manqué son visage. Quelque chose est tombé.
Il y a des tâches de sang sur le sol.
Il y a un papier sur le sol. Des lignes.
Et du sang.
« Dans un monde de pierre… ».
Devrais-je l’appeler pour lui rendre…
« Dans un monde de pierre
Aux visages figés
Et aux regards morts
Tout est immobile »
Le lampadaire est toujours au zénith
le suivant semble en être à l’aube




Tandis que je me rapproche du puit, que je vais à sa rencontre, qu’il m’appelle, qu’il me happe, j’anticipe déjà la fraîcheur de l’onde.
Un souvenir de trou plein d’os me tombe dessus. Je chancèle. Le temps de revenir à l’espace présent, au temps dit, autant de dits s’écoulent.
Le temps a changé – l’eau continue m’embrasse toujours par rafales mais.. – se dilate et prend de plus en plus de place. Des heures me semblent me séparer du puit. des heures de distances ; dix stances.
Je frôle la stase.
Je me met à courir.
Alors que je cours vers le puit qui s’éloigne de moi, toujours plus loin, que je concentre toute ma pensée vers le puit, vers les puis-je
me frôle une odeur qui me stoppe net.
Etrangère, inattendue, confondante, je connais cette odeur. J’ai l’absolue conviction que je ne l’ai jamais sentie.
Elle ne devrait pas se trouver là.
Il y a quelque chose qui ne va pas. J’écoute avec toute ma tension, aux aguets du danger que je sens vibrer dans l’air.
La nuit a changé. La nuit : ma maison, mon abri, le refuge où je viens penser mes plaies. Ma douce amante dans les bras de laquelle je m’exalte, je délire avec passion, sur le corps de laquelle je déroule mes rêves inachevés. Elle m’est plus familière qu’aucune aube, je sais le goût de son silence, sa sonorité obscure et l’odeur douce-amère des possibles qu’elle recèle, ma nuit… MA NUIT est là brusquement
hostile, étrangère, inconnue. Je ne m’y fond plus, elle n’est plus ma continuité, je
L’odeur est humaine.
Et cette fragance déplacée – désarçonnante et agaçante – se déplace.
C’est derrière le phare.
Il y avait bien une ombre.
au bout de la rue
derrière le phare
le phare, la lumière, l’aveuglement.
Dans la diffractation du temps, je prend conscience de l’espace.
Ce phare…à qui est-il destiné ? Quels navires doit-il guider ?
Qui navigue de l’autre côté du phare ?
Il y a quelqu’un.
Qui…
bouge !
Il marche. J’aperçois l’ombre marchant.
Où ai-je errer pour me retrouver si loin de ma route ; sur la sienne ? C’est sûrement cela la nuit qui change, méconnaissable, les battements du temps qui me deviennent étrangers : je suis sur le chemin d’un autre.
Je suis mal revenue de mon souvenir. Mon passé m’a échappé et je ne sais plus quand je suis.
Je marche à reculons décidée à me fondre dans l’aube que je sens derrière moi, le temps de réfléchir, quand le choc de mon dos heurtant la margelle du puit me coupe le souffle.
Il faut que je parte ! que je retrouve ma route ! mon passé m’attend. Ma main dans ma poche égratignant mon coeur s’affole : où est mon sauf-conduit ? Les mots écrits qui sont mon transport, vers mon monde, mon cimetière et mes tombes ont dû tomber. je les ai perdu.
Se pourrait-il ?
22 janvier 2008 14 h 02 min
Un goût de métal emplit ma bouche. Un sourire lentement se pose sur moi. Ma respiration se ralentit, profonde, dense, de ce calme qui m’emplit quand ma résolution est prise.
Quelles que soient les parques débiles qui m’ont conduite ici, qu’elles aient soigneusement conçue leur dessein ou que quelque folâtrerie les ai amenées à un tissage erroné,
je suis ici.
Je suis !
Le fracas du métal contre le métal m’enivre. Le doux chant du combat murmure à mon oreille.
Mon épée ! Mon premier souvenir clair et tangible, incandescent. Moi debout, l’âme brisée, dévastée, tenant encore à la force de ma haine, une haine brûlante dont j’ai fait cette épée, forgée aux coups de ma rage, trempée dans mon amertume ; une épée de fureur et de vengeance.
Mais…
je suis dans un ailleurs, dans un autre temps.
Et un autre est là
quelque part.
Mon égarement sûr m’a amenée à ce point précis, contre la pierre dure de la margelle d’un puit, dans une ruelle à l’obscurité étrangère, au fond d’une nuit inconnue. Mes gestes précis ont choisi de perdre mon échappatoire.
Se pourrait-il que mon passé passe là marchant ombre de mes lendemains qui n’existent pas ?
Se pourraient-ils qu’errant dans l’espace j’ai heurté un morceau de présent?
Se pourrait-il que cet autre
soit
un autre ?
22 janvier 2008 14 h 48 min
Je défie le temps et l’espace. Je défie cette rue et la pluie je la regarde comme une alliée. Je module ma respiration sur le bruit de l’averse. Je me fais liquide. Je me fond à l’eau.
Je deviens
invisible.
Ce morceau de présent, cette odeur humaine, cette présence
autre
m’ont tirée de ma létargie, de cette rythmique endormie qui scande mon pas depuis plusieurs siècles.
Je passe ma langue sur mes lèvres, savourant le goût métallique de mon propre sang.
Fondue dans l’eau, dans l’onde insidieuse, je me réveille.
Je me ranime.
Je respire avec intention
et je sens le vent répondre à mon appel
des bourrasques de vent me fouettent le visage
le vent obéit à mon intention
le pouvoir se réveille en moi.
Je sens les lignes telluriques sous mes pieds
un vortex
j’étend les bras
je retrouve les gestes anciens
je sens la puissance de la terre.
(forêt sombre sous la clarté lunaire, obscure puissance de la nuit qui répond à mon appel
vortex
lignes de pouvoir
porte du temps qui s’ouvre)
porte du temps qui s’ouvre,
et
je suis
là dans la rue
sous la pluie
et je me souviens
le passé face à moi
guide ma main
aussi sûre
de n’avoir jamais fait ce geste mille fois executé
je met la main dans ma poche
je prend mon coeur
mon coeur battant, pulsant, vivant
et
je le jette dans le puit.
Je souris
ce morceau de présent a noué les fils du passé à venir et du futur s’enfuyant.
je souris
maintenant
la partie
commence.
5 février 2008 14 h 18 min
Les pouvoirs anciens réveillés dans mes veines, pulsant, tourbillonnant en moi
l’axe du temps réactivé
l’espace courbé
par mon geste
chute de mon coeur
au fond du puit
heurtant l’eau
gerbe d’eau jaillissante
gerbe de sang illuminant
et
je vois
les lignes
nouant
le temps et l’espace
je me concentre
attention
attention sur les lignes
et
je souris
et
je souris
et
je souris
et
je me déploie
dans l’espace et le temps
5 février 2008 15 h 57 min