B&D 2: la geôle (l’Amokryde)

La blogosphère avait quelque chose de l’institution totalitaire. Le blog n’était pas sans accointance avec la prison. Il me semblait à sa manière une fuite (volontaire, quoique le mot mérite quelques précisions) dans un espace carcéral sous triple surveillance, celle du blogueur tout d’abord active grâce au Compteur de visites (absent sur AF, sentez-vous libres, AF n’est pas un blog), celles des visiteurs ensuite dont l’attitude consistait à faire le tour des blogs favoris comme on fait une ronde (le visiteur avait quelque chose du maton, si le comportement du blogueur présentait selon lui des défauts, il s’empressait d’avertir, de corriger, ne serait-ce que les erreurs d’orthographes), celle de la blogosphère enfin par le système d’aggrégation. La surveillance non plus exercée par un seul mais par tous sous couvert d’échange sympathique, il y avait là un aspect qui n’aurait pas déplu à Foucault.
La meilleure manière de progresser dans la blogosphère consistait à participer le plus possible, à se tenir au jus de la moindre nouveauté. Il y avait de quoi se demander quelle proximité le blogueur ou le visiteur entretenait avec le « fou » décrit par Goffman dans Asylum ; quoique l’un voulût rentrer et l’autre sortir (quel beau retournement), il fallait d’abord affronter des spécialistes à fortes positions d’autorité et soucieux d’avoir continuellement raison (…posture dans laquelle le lecteur prudent n’omettra pas de m’inclure un instant, le temps j’espère d’exercer son sens critique). Tous les jargons disponibles pouvaient servir à marquer des différences, à délimiter des cercles. Le langage avait-il jamais autant servi à fonder des exclusions ? Fallait-il s’étonner que le blog se fasse aussi efficacement le relai de la pub (la sainte morale) ? Le blog fonctionnait sur un principe contradictoire, moteur d’une « singularité » saisie dans un réseau : il s’agissait de relier un maximum de personnes pour mieux s’en extraire. Réunir et exclure devenaient une opération unique car la singularité ne pouvait se fonder que par la négative : une personne se détachant du plus grand nombre. Les liens indiquaient aussi quelque chose du « voilà le niveau à partir duquel je suis différent de… ». La plupart du temps la valeur des liens restait comparable à celle d’un catalogue (« nous avons aussi la marque untel ») sous le voile constant de la Grande Société des Gens Biens.
Que l’intention déclarée dans l’ensemble fût plutôt bienveillante n’empêchait pas une dose d’oppression dans les gestes, que la motivation soutenue fût celle de la distraction ne modifiait pas les lois du dispositif. Au contraire l’intention et la motivation semblaient davantage provenir d’une adaptation définie par des représentations modernes : la distraction bienveillante définissait le code comportemental approprié à la société de loisir. Il suscitait la transformation d’une contrainte extérieure (l’autre m’empêche d’être moi, l’enfer c’est les autres) en désir, désir de correspondre pour être visible (l’autre me permet d’être moi, le paradis, c’est les autres). Tout jeu de mots inclus, le blog fonctionnait sur une logique de correspondance, basée sur le divertissement, c’est-à-dire la diversion, pratiquant une suppression du monde pour en délivrer une copie. Aussi bien la parole des satanistes « rien n’est sacré, tout est permis » s’était modifiée pour devenir « tout est factice, amuse-toi bien ».
Projection fidèle ou peut-être servile de notre monde « post-moderne ».

  1. L. :

    La nature des liens existant dans la blogosphère étant ainsi définis (réunion/exlusion à visée au mieux d’une tentative de créer une singularité, plus communément de jouir du tryptique oppresser-surveiller-persécuter), il convient à présent de se pencher sur les personnalités en cause.
    En effet si l’espace-temps de la blogosphère permet une certaine échappée, une existence autrement paramétrée que le monde dit non virtuel – nous étudierons plus tard les notions de virtualité et de réalité -, il ne permet pas aux forces en présence (bloggers, commentateurs) d’échapper à leur fonctionnement psychique. Les modalités de liens qu’ont les individus restent les mêmes dans et hors de la blogosphère.
    Ainsi le pouvoir (la liberté diraient les idéalistes) de l’individu dans la blogosphère – au niveaux des liens – portent uniquement sur le personnages (et non sur la personne).
    Autre scène – autre fonctionnement, autres codifications, autre dramaturgie – la blogosphère peut permettre une manière différente de jouer ses cartes, d’habiller ses modalités d’actions et de relations. On pourrait même émettre l’hypothèse que l’action blogosphérienne – à l’instar de la poésie – peut permettre des métaphores qui aient un effet de transformation sur la personne.
    Mais cela à nouveau renvoie aux capacités internes de la personne et de son rapport au langage et à la métaphore. Ainsi une personne qui pourra utiliser ses actions et déplacements dans la blogosphère de manière à réduire ses maux ou à en transcender quelque chose (sublimation par exemple, création comme facteur de transformation subjective,…) est une personne qui porte ces capacités en elle et les concrétise(rais) ailleurs, notamment dans le monde dit réel.

    Cette manière de préambule s’achève et vient ainsi poser les premiers termes de nos interventions ultérieures :
    - virtuel et réalité – les possibilités de personnages dans la blogosphère.
    - les types de personne – catégorisation et singularité.
    - impasses de la blogosphère ; et perspectives.

    Il est vivement conseillé en préalable de relire (car vous l’avez tous déjà évidemment lu) « Blogeons & drablogs » plus précisément « le guide du citoyen » ainsi que « le livre du commentaire ».

    4 février 2008 13 h 19 min

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