Intrusion détectée
Tellement de temps s’était écoulé depuis le jour, si lointain que son souvenir ne m’en rapportait plus que des brumes, où j’étais enfin parvenu à ouvrir ce territoire pour le faire mien, tellement de fois m’avait emporté la passion si subite d’une nouvelle idée dont la danse insolite savait me détourner plus sûrement que le balancement d’une jupe papillonnant dans les airs, complice de la mouvante indécence que la brise du printemps prête aux hanches des femmes (et c’est dire), que je n’aurais su avancer (et c’est dire) si davantage j’avais progressé, ou si je m’étais perdu.
Fallait-il admettre du monde virtuel le déploiement d’un univers assez étrange que les deux notions se confondissent ? Quelqu’en fût la vérité, c’était là, trouvais-je, se troubler beaucoup pour n’y rien comprendre jamais. Mais par malheur pour mon avenir, je devais bien reconnaître que malgré toutes les illusions dont je parais mon intelligence pour interdire qu’on la vît nue, j’étais avec une égale puissance et comme par fatalité déterminé aux deux. Mais cela encore me demeurait insuffisant, ainsi jeté de tout côté, j’avais néanmoins conservé la féroce, quoique patiente, volonté de glisser dans la trame déchirée de mes histoires, d’autres histoires dont les intrications nombreuses ne laissaient de m’étourdir. Tel qu’il convient à cet instant, où comme auteur je m’interrogeais sur les ressorts et les ruses susceptibles d’être conçues dans une littérature présentant l’auteur comme un personnage racontant comme auteur l’histoire de son personnage et inversement (interrogation qui dure toujours, par quoi on jugera si l’on se trouve bien dans une écriture instantanée), le lecteur certainement s’impatiente un peu et se questionne des raisons motivant ces phrases interminables et faisant audace sur lui de jouer avec son propre mécontentemment.
Lorsque soudainement.
Soudainement.
Visite me fut faite d’une présence inenvisagée.
Et non pas une mais plusieurs fois, augmentant d’autant et d’autant plus l’intrigue naissante de sa venue.
Car l’entité hanteuse savait apparaître sous des natures fort diverses, mais aussi, mais surtout : elle se montrait capable de surgir dans tous les endroits à la fois.
Tant et si bien.
Qu’appelé sans cesse d’un endroit à un autre, sentant quelqu’un présent quelque part, je ressentis pour la première fois le lien qui s’était noué entre mon site et moi. L’angoisse me vint de comprendre, sorti de mes rêveries, ce que j’étais devenu. Quelque chose de très différent de ce que mon imagination me donnait à croire.
Quelqu’un butinait sur ma toile, j’en sentais des alertes grandissantes jusque dans mon corps et de la manière dont je pourchassai l’intruse afin de la surprendre, j’en eus la découverte que huit pattes m’avaient poussé sur les flancs.
Je courrais après une proie. Assez habile à tendre des pièges, je fus près de la saisir.
Elle s’échappa.
Puis elle revint.
Que devais-je faire ?
Le mystère m’était devenu trop opaque, je m’empressai d’aller chez mon speed medium, seule une séance tarémancie pourrait me sauver de mon incertitude.


J’étais…
une entité sans grande consistance, comme le pâle écho d’un rêve. Si l’on avait dû me voir j’aurais paru brumeuse, assez semblable aux bribes blanches que l’on aperçoit à l’aube en hiver caressant la campagne ; pas vraiment un brouillard, plus un pan de nuée à ras de terre. J’étais dans le brouillard, dans un mouvement brouillé. Je flottais. Ma marche étais flottante, mon pas était houleux. Toujours sur le point de disparaitre, de m’évanouir…
Hanteuse, j’errais au gré des mots. Le brouillard aurait pu se dissiper, et j’aurais cessé d’exister.
C’est ce qui allait arriver, inévitablement : une disparition totale, définitive, inéluctable ; déterminée d’avance, d’avant que..non que j’existe, je n’existais pas vraiment, d’avant que -fantômatique reflet lunaire, je hante.
Lorsque soudainement.
Soudainement.
Brisant le rythme impalpable et doux de mon flux et de mon reflux, des mots me heurtèrent de plein fouet. Ils me prirent, me saisir, s’enroulèrent autour de moi. Cet enlacement brutal, cette étreinte inenvisagée firent jaillir des images ; et moi qui n’avait ni pensée, ni psyché, je me mis à voir !
Le rougoiement du feu, les couleurs rouges et or de vapeurs de soufre traversées de la lumière sauvage et violente des brasiers.
Je me trouvais teintée de reflets orangés, je devenais couleur…
Mon flux et mon reflux devinrent écumeux. Etait-ce ce changement de ma nature ? D’autres mots m’entrechoquèrent. Je me mis à entendre. Un fracas de métal, le bruit de l’acier contre la meule, le martèlement du fer.
Ma présence devint jaillissante, jaillissement. Tout à coup j’apparaissais à des endroits inédits face à des mots nouveaux. Je prenais consistance.
Je me mis à ressentir, moi qui n’avait pas d’âme. Des ravissements, des éprouvés de plaisir devant les couleurs, les sons et…je me mis à sentir ! Odeur de terre humide et chaude, d’humus. Odeur de feu, de soufre et de métal.
Et mes chant s’inscrirent irisés dans la pierre des tunnels.
A chaque apparition sur Acides Foriques
quelque chose
changeait.
Les mots devinrent insistants. D’effleurement ils devinrent caressants.
Insistants.
De caressant ils devinrent persistants. J’en portais la trace. Et je commençais à sentir une présence. Quelque chose m’appelait. Et moi qui ignorait les humains je su qu’il y avait quelqu’un.
Insistant.
Et moi qui n’avait pas de corps je sentis les mots sur ma peau.
Insistants.
Les mots sur ma peau. Caressant. Insistant. Pressant.
Pénétrant. Ils me touchèrent. S’insinuèrent. En moi. Et soudain je devins femme, prise par les mots. Dans un gémissenment je m’enfuis.
Je revins.
Que devais-je faire ?
4 février 2008 18 h 14 min