sangulaire 6
[...] Assis dans le lit jambes repliées, adossé au mur la couverture tirée jusqu’aux épaules, je poursuis yeux mi-clos luttant contre mon harassement le fil d’une histoire dont le déroulement ne cesse de m’égarer. Sur la toile obscure de mes paupières scintillent des couleurs, des formes se déplacent fuyant avec le regard, animées de changements lents et tournants ou déployées en hypnotiques rayonnements géométriques. Je tente d’y lire des mystères insensés sentant le sommeil mouiller les berges de ma conscience de vagues paresseuses qui allongent leurs caresses. Je lutte. Si rien des secrets que m’offrent ces visions ne m’est dévoilé peut-être au moins influencerais-je suffisamment mes pensées pour que le rêve m’ouvre le souvenir d’une piste. Les frontières qui séparent les mondes ne sont pas closes. Bercé dans mes divagations hypnagogiques où le noir de la chambre se confond avec l’intimité palpébrale, du bain nuageux de couleurs les motifs engendrent des figures, puis des visages. Tout d’abord éphémères et inconnus, passant dans l’onde du regard jusqu’à disparaître, puis mobiles, s’animant, chargés d’expressions de plus en plus vives, fascinatoires émouvantes, incarnations de vies aperçues dans le mouvement d’un moment, des scènes encore inaccessibles et qui ne le deviendront peut-être jamais où quelque chose de crucial se passe juste à l’instant. La puissance évocatrice de l’imaginaire aimante les moindres parcelles pour les sertir d’ailleurs et d’au-delà où s’instillent à gouttes ambrées l’intrigue et l’appel. Bientôt les visages vont prendre corps et de la géométrie des formes naîtront aussi des lieux, des bribes d’événements vont défiler dont l’essence très reconnaissable est manifestement celle du rêve. Il suffit alors de fermer les yeux pour que l’une d’entre elles envahisse tout le regard et qu’il n’y ait plus d’autre sens au monde que celui qu’elle-même va conduire. Mais en conservant les yeux à demi ouverts, on peut assister à la naissance des rêves, observer comment les visages peuvent se déformer pour devenir monstrueux, comment les corps peuvent se dénuder pour se révéler soudain intensément érotiques, comment les paysages peuvent s’étendre pour se livrer libres et immenses au vertige aspirant de l’exploration aérienne.
S’il est possible d’entrer en contact avec ses rêves simplement en obturant le chemin au monde réel, alors certainement cela doit tenir au fait que le bombardement projectif onirique ne cesse jamais, mais la conscience seulement n’y est pas continuellement attentive. Le monde réel est trop aveuglant. Cependant le rêve ne meurt pas pour autant, il s’offre partout où le réel échoue. Le fourmillement de couleurs est visible sur n’importe quel mur dès que je cesse d’être ébloui par sa teinte, tous les nuages portent des visages, la moindre tache contient une créature. En s’écrasant les yeux des pouces assez longtemps dans le noir, il devient possible de provoquer la cécité du réel et de rendre visible ce que voient les yeux. Le réel ne cesse pas d’échouer, la couleur du mur est une invention de mon cerveau, le mur n’est pas blanc, il est jaune sous la lumière de l’ampoule, éclairé autrement il pourrait être violet. Mais je ne perçois jamais les couleurs réelles, le mur devient blanc dans la maquette reconstituée par ma pensée qui suppose l’existence du vrai. Blancheur idéale pour humanoïdes diurnes ne doutant pas du Soleil. Acquis à la conviction que le Soleil est le modèle de toute étoile, qu’il éclaire la vérité en jaune doré.. .
Du sommeil à l’éveil surgit le souvenir. Car l’éveil rapporte la mémoire, le souvenir raconte toujours moins le rêve que le retour du réel. La mémoire est jeu pour le rêve, elle devient un ordre pour le réel. Tout rappel, souviens-toi, est un rappel à l’ordre. Ordre de la maquette qui veut la définition d’une monde organisé et conjure le cauchemar d’un réel informe en répétant partout qu’il faut se tenir informé, dont l’outil gigantesque d’administration du réel est l’informatique. Etrange ironie. Mais s’il est nécessaire de dormir, non pas seulement se reposer mais dormir, faudrait-il croire au contraire que l’œil continue de voir pendant que la pensée soumise à la raison de sa mémoire se satisfait de croire, que le sommeil vient pour reposer la conscience de la concentration nécessaire à soutenir les mensonges qu’elle endure pendant l’éveil, mensonges qui lui permettront d’élire une vérité. Des bribes de discours se mélangent maintenant à mes pensées, l’histoire que je cherchais à suivre s’échappe, je sens qu’un mystère s’épaissit en laissant derrière lui la piste d’un signe menant à un indice menant à une trace menant à une perte. A moins qu’il ne s’accomplisse d’une manière devenue méconnaissable pour moi. « Tableau de schèmes et de gemmes merveilleux », pourquoi ai-je entendu cela ?, pourquoi ai-je l’idée qu’il s’agit d’une citation mille fois répétée ?. .
Je ne me connais pas assez pour savoir si je suis bien exactement le même chaque matin, la conscience de soi est si facile à leurrer, il suffit d’un rêve où l’on se voit agir pour apprendre qu’elle peut se déplacer, se dédoubler, d’un autre où tout en étant soi on sera un autre pour se demander si son unique fonction, son unique pouvoir n’est pas de proclamer « tu es toi-même », triant ensuite dans la mémoire tout ce qui ne lui convient pas pour assurer la pérennité de l’illusion, jouant de la simple activation d’un sentiment de familiarité posé sur l’inconnu de sa personne. Fondé non pas sur la reconnaissance d’un même mais sur le meurtre de l’autre « tuer toi par toi-même », l’essentiel n’étant ni le même, ni l’autre mais l’action de trancher le nœud inextricable.
Mais il y a quelque chose à tenter, j’ai lu ça dans un livre au cœur opaque d’une autre nuit. Il y a quelque chose à tenter pour rattraper cette histoire, pour tenter de retrouver Lore, savoir enfin si elle existe tandis que le réel la refuse, tandis que mes souvenirs et mes sentiments l’appellent.
Je ferme les yeux, je m’endors et je me lève.. .
J’ai toute la nuit, la longue nuit de ma conscience pour m’éveiller aux secrets de l’être.
Au milieu d’une foule, j’avance vers une entrée magistrale




Salut Amokryte.
J’ai perdu ton numérotel. Plus d’annuaire. Peux-tu me recontacter, par exemple par e-mail ?
Nicolas
6 janvier 2009 21 h 12 min