Frimousse
(dédié chaleureusement à K.U.)
Je peux pas tout dire là, parce que je la regarde à la dérobée
Elle a des visages Frimousse, déjà comme là, il y en a que je reconnais bien maintenant, celui-là je l’aime beaucoup, elle louche toujours un peu quand elle est contrariée, quand je me prends pour un dompteur, je l’appelle Clarence, souvent elle mord, et celui-là aussi, ce visage qui est peut-être celui que voient toujours ceux qui ne la trouvent pas si jolie,
Moi j’aime bien aussi quand elle est écaillée de fatigue, acérée de mauvaise humeur, qu’elle vient de se fendre la griffe ou de se brûler l’aile, des fois même elle est moche, Frimousse, mais
elle est mignonne quand elle est toute amochée,
Mignoche, qu’elle est, comme une friandise en manque d’eau, un cabochon renfrognée,
Des fois elle a le nez tout froncé, la joue toute rouge et la patte fumante, mais c’est juste un dragon-biquette
Là il suffit de faire le serpent-zèbre et ça va mieux
Mais des fois non, des fois elle a des visages de créatures qui n’existent pas, quand il y a comme du métal liquide qui lui monte au fond des yeux, comme une pierre livide qui la vitrifie depuis les tempes, là c’est qu’elle devient mézigovore, ça trompe pas parce qu’elle fait d’abord trembler les murs avec sa voix, son regard se tend comme un arc électrique, darde des traits trempés dans l’uranium, des trucs qui laissent des crevasses noires là où ça touche
tout à fait l’espèce de créature que je redoutais d’avoir sous mon lit avant. Mais là elle est dedans.
Elle a de ces métamorphoses,
Ma jolicanthrope
Quand elle fait la chenille qui grillone sur le canapé, frottant ses deux pattes, elle a ce visage doux et secret, des mots qui me bourdonnent longtemps dans la tête, des mots qui libèrent des lucioles là où aucun feu ne pousse
le léger gonflement de ses paupières quand lui monte le sommeil,
leur défroissement au réveil, elles s’ouvrent lentement à la lumière, et tout juste émergeante des flots trouble, la fleur de ses yeux se tend vers les miens
Elle a des visages Frimousse.
Il y a cette langue qui pointe toute nue lorsque la gourmandise lui arrondit les pommettes et lui tire les oreilles,
Son profil venimeux, sa façon de se mordre la lèvre lorsqu’elle mûrit un mauvais coup,
Frimousse
Et puis j’imagine aussi, elle a tous ces visages qu’elle a qu’avec les autres, ceux que je verrai pas, jamais
cet univers où je n’existe pas
Elle m’a chuchoté l’autre fois qu’elle était avec moi comme avec personne, ça veut dire aussi combien elle peut être différente avec chacun. Comme elle est une autre à chaque fois. Tous ces univers qui miroitent devant moi de cette lueur particulière : leur essence est que je n’y suis pas.
Dans cette sphère bizarre dont je suis le centre, j’ai tous ces visages et d’autres que je guette encore, qui sont comme des horizons, avec cette ligne infranchissable
un peu comme ces blessures que l’on ramène du sommeil qui sont moins la preuve d’une réalité que l’indice d’une disparition
tout ce que je recueille dans l’étendue de sa présence, le temps me le retire
Ses visages sont comme des éclats précieux péchés à la main qui caresse sur l’eau de sa vie
Dans le creux de ma pensée qui les fait jouer dans la lumière, ils deviennent aussitôt des nuages emportés dans la nuit de ma mémoire.
Je suis un fragment qui joue avec des reflets



