Je me relève de ma chute. Je suis dans une caverne. Vaste, lumineuse, rouge, luisante, le sol est doux, une odeur entêtante. J’avance. Bientôt s’approche un homme, grand, élégant. Il boite. Il m’accueille avec un sourire, sa présence m’est immédiatement sympathique et angoissante. Je le suis. Après quelques pas, je ressens que la caverne est chaude. Il bavarde de manière charmante puis sans changer de ton ni de manière il m’explique que je ne suis pas arrivé ici par hasard. Je suis là parce qu’il l’a voulu et parce que je l’ai voulu. Je peux, m’assure-t-il, demeurer tout le temps nécessaire à prendre ma décision, il n’y a pas de quoi s’étonner, je vais bientôt tout comprendre. Le fond de la caverne n’est pas fermé par un mur, le fond de la caverne est immense, le fond de la caverne est sans limite ; toutes les richesses du monde s’y trouvent, elles me seront toutes acquises pour peu que j’y consente. Son sourire est rayonnant. Songez-y sérieusement, les ouvrages les plus rares, les œuvres disparues n’attendent que de s’offrir à mon regard dans un langage que je comprendrais, les mets les plus fins, les drogues les plus violentes sans que jamais le risque de la mort ne puisse seulement me frôler, les amantes les plus désirables, les lointains les plus grandioses… tout cela pendant neuf années !
Et ensuite ? Vous reprendrez simplement votre vie à l’instant où vous l’avez quittée, plus vieux de neuf ans, il est vrai mais qui d’autre que vous le saura ? … songez-y, c’est un présent sans équivalent, un présent qui transformera toute votre vie… songez-y mais ne me répondez pas encore, car je veux vous aider à faire votre choix et pour cela, laissez-moi vous présenter quelqu’un.
J’attends partagé entre l’inquiétude et l’excitation lorsque apparaît face à moi, moi-même, de neuf ans plus vieux. Comment pouvais-je mieux vous disposer, me confie l’homme claudiquant non sans quelque malice, je vous laisse deviser avec vous-même, vous me donnerez votre réponse ensuite.
Alors, stupéfait, je me salue, je m’envisage, je m’interroge longuement sur la valeur de ces années. Je m’entends répondre avec une chaleureuse sincérité, tous les délices fréquentés au cours de ce temps. Je me juge avec surprise revenu de cette folle expérience non pas arrogant, cuistre ou vaniteux mais simple, amical et profond. Et surtout je m’étonne de ne pas me trouver persuasif, je ne fais aucune tentative pour m’influencer, je me laisse librement m’imaginer les choses par moi-même…
L’homme revient enfin, avec une canne. D’un regard patient, il attend ma décision, tout comme moi-mon-aîné.
Je me sens perplexe.
Je lève la tête, je m’entends répondre quelque chose que je ne comprends pas parce que je me réveille.
L’un de nous est resté dans la caverne et je ne sais lequel.
Mon métro arrive, je monte. Le tunnel s’ouvre devant, on dirait qu’il n’a pas de fin.